Tout va-t-il trop vite ?
Tout ?
Définir le tout n’est pas simple. Nous sommes partis de phrases souvent prononcées : « je n’ai pas le temps », « je manque de temps », « ça prends trop de temps », « quand j’aurai le temps », « si j’ai le temps », « Ça va trop vite », « tout va trop vite »
Le « ça » n’est en général pas défini non plus.
Il y a un sentiment assez répandu d’accélération du temps, face à des sollicitations de plus en plus nombreuses.
Dans ce contexte, le « tout » pourrait être la vie en société et peut-être la vie elle-même.
C’est quoi trop vite ?
La perception sera différente selon la personnalité de la personne, l’âge de la personne et les circonstances. Einstein disait : « Une heure assis à côté d’une jolie femme semble durer une minute. Une minute assis sur un four brûlant semble durer une heure. C’est ça la relativité. »
Néanmoins, on note une montée de l’impatience chez les gens. Alexandre Lacroix dans Philo magazine en décembre 2025, parle même d’obsolescence programmée des autres.
Il pointe l’impatience : « Google exécute une requête en 0,2 à 0,3 seconde, ChatGPT écrit un feuillet standard, soit une page de texte, en 2 à 5 secondes. Non seulement les humains ne peuvent pas rivaliser, mais leurs hésitations, leurs circonvolutions, les silences qu’ils laissent entre les phrases tendent désormais à nous exaspérer, comme si nous avions affaire à des mécaniques intellectuelles déphasées… Comment supporter l’humaine lenteur ? «
Il remarque aussi que pour les trajectoires en ville, chacun (et les vélos particulièrement) a tendance à aller au plus court de sa propre trajectoire et à considérer l’autre comme un obstacle.
Enfin, les réseaux sociaux avec leur actualisation permanente nous donne l’impression de devoir toujours courir après les informations, sans compter qu’ils ont décomplexé le passage à l’invective. « Si vous publiez un avis non consensuel, vous déchaînez les ardeurs ».
Les enquêtes sociologiques confirment qu’on s’insulte plus qu’avant. D’après un rapport de la Fondation Jean-Jaurès en 2024, près de 8 Français sur 10 déclarent proférer régulièrement des insultes et 12 % le font tous les jours – « connard » et « con » arrivant en tête du palmarès, talonnés par « abruti ».
Il semblerait également que le temps s’accélère avec l’âge. Il y a des raisons objectives (notre cerveau change) et des raisons subjectives (moins de nouveautés et donc le temps s’écoulant de manière linéaire nous parait à la fois plus lent et plus rapide).
Tout va-t-il trop vite ?
Tout est fait pour qu’on aille plus vite. Encore un « tout »… ce tout pourrait la publicité, les injonctions professionnelles., la société…
Beaucoup de personnes succombent à la FOMO (acronyme de « Fear of Missing Out » ) , qui désigne la « peur de passer à côté de quelque chose », une « anxiété de ratage » qui se manifeste par la peur constante de manquer un événement, une information ou une tendance.
D’autres (ou les mêmes) accélèrent la vitesse des films qu’ils regardent deux fois plus vite que ce qui est prévu. L’idée c’est de faire plus de choses. Les personnes qui font cela en arrive à ne plus supporter de voir un film en vitesse réelle.
Nous réduisons notre temps de sommeil et c’est notamment problématique pour les jeunes qui ont besoin d’un certain temps de sommeil et qui sont désormais en dessous du temps de sommeil recommandé par les médecins.
Les moyens techniques permettent cette accélération et les dirigeants des entreprises s’engouffrent dans cette possibilité, aidés par la publicité : En 2004 , le PDG de TF1 Patrick Le Lay disait que son travail était de vendre du temps de cerveau disponible aux annonceurs.
Paul Klotz dans une note pour la fondation Jean Jaurès. https://www.jean-jaures.org/publication/le-sommeil-la-lutte-sociale-du-siecle/ indique que nous vivons à l’ère de la fatigue, de la vie sans sommeil.
En 2017 en France, le temps de sommeil moyen des adultes était d’environ 6 heures 42, alors que les autorités sanitaires recommandent sept heures pour être en bonne santé. Au cours des cinquante dernières années, nous avons perdu une heure trente de sommeil.
Il faut signaler l’indifférence presque absolue qui entoure la dégradation de nos nuits. Nous passons un tiers de notre vie à dormir ; il s’agit, avec le travail et la vie familiale, d’une composante fondamentale de l’existence et, naturellement, du bonheur. À ce titre, le sommeil devrait figurer au premier rang des sujets du débat public et faire l’objet, sinon d’une protection effective, du moins d’une reconnaissance institutionnelle. Or, aucune disposition réglementaire ni aucun texte de loi ne parle de cet état d’inconscience qui précède l’éveil et au cours duquel l’individu se restaure.
S’il est ainsi déconsidéré, c’est peut-être que le sommeil rappelle la mort : dans la mythologie grecque, Hypnos, le dieu qui le figure, est frère jumeau de Thanatos ; l’un vit à la surface et l’autre dans les profondeurs, mais tous deux sont les maîtres de l’inconscience, fût-elle temporaire ou éternelle.
Il est plus que jamais nécessaire de repolitiser le sommeil.
« Passer ainsi une immense partie de notre vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain. Le sommeil est une interruption sans concession du vol du temps que le capitalisme commet à nos dépens. »
Si le sommeil s’est tant dégradé au cours des dernières années, c’est qu’il a été rogné, en ses marges, par nos modes de vie productivistes et hyper-consommateurs. Dans la logique capitaliste, il est un moment sans réelle utilité ni valeur ajoutée ; le philosophe Locke, père du libéralisme politique, le considérait déjà comme un frein inévitable à l’accomplissement des tâches assignées par Dieu aux hommes.
À la sécrétion d’imaginaires qui s’opposent au sommeil, il faut ajouter la réalité physique et dure de l’endormissement. En 2023, 44% des jeunes hommes français, âgés de 15 à 19 ans, admettaient avoir délibérément réduit leur temps de sommeil pour passer davantage de temps sur leur téléphone.
Parallèlement, et puisque notre système marchand possède cette caractéristique unique de vendre une solution chaque fois qu’il cause un problème, toute une économie s’est développée autour des carences en sommeil. En 2019, la France était le deuxième consommateur de somnifères en Europe.
Le sommeil est attaqué de toutes parts : il constitue une réserve de temps disponible dont rêvent de se saisir les industries du numérique, dont le fonds de commerce repose uniquement sur la propension des consommateurs à affecter une partie de leur temps libre au partage et à la production de données. Si les algorithmes déploient des mécanismes d’addiction aussi puissants, c’est donc, avant tout, pour faire de la nuit un moment marchand comme les autres.
En 2019, un sondage devenu populaire révélait ainsi qu’un quart des Américains préférait regarder Netflix plutôt que de faire l’amour (ce chiffre montant à 36% chez les 18-38 ans), faisant dire au Wall Street Journal que la plateforme de streaming était le « meilleur contraceptif » qui soit.
Fatigué et à fleur de peau, accro au téléphone et désirant ardemment le repos : voici la condition sociale de l’individu du XXIe siècle. Dans cette configuration, le manque de sommeil est le nouveau fléau de la classe populaire : il reflète la situation du travailleur du clic, du producteur de données, n’ayant ni les moyens du repos ni les ressources financières et culturelles lui permettant de retrouver une tranquillité souveraine.
Henri Bergson (1859-1941) développe la théorie selon laquelle le temps résulte davantage de la perception de chacun que d’une unité temporelle mesurable au sens strict du terme. Il distingue ainsi les notions de temps et de durée. Pour le philosophe français, la durée s’apparente au concept de temps psychologique.
Le temps dont la forme ou l’essence est la succession est une création de l’esprit humain. C’est ce que Kant affirme au paragraphe 6 de « l’ Esthétique transcendantale ” : “ le temps n’est pas quelque chose qui existe en soi, ou qui soit inhérent aux choses comme une détermination objective. »
Les lois du temps
Loi de Parkinson : « Le travail s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement». Dit autrement : une tâche utilise tout le temps dont elle dispose.
Que faire pour limiter son effet ? Fixer des délais réalistes, faire des points réguliers pour voir l’avancement des projets.
Principe de Pareto : 80% des effets sont le produit de 20% des causes. Dans une entreprise par exemple, cela veut dire que 80% des résultats découlent de seulement 20% du travail.
Faire donc attention de ne pas mettre 80% d’énergie pour n’obtenir que 20% de l’objectif.
Le Principe de Pareto appliqué au management : suivre ces 3 règles simples : hiérarchiser les priorités, savoir dire non et déléguer les tâches non indispensables.
Loi de Hofstadter : Les choses prennent plus de temps que prévu, même en tenant compte de la Loi de Hofstadter.
Mieux vaut prévoir dès le début d’un projet qu’il sera forcément en retard, encore plus que ce qu’on imagine…
Loi de Illich : Au-delà d’un certain seuil, l’efficacité humaine décroît, voire devient négative
Pour en savoir plus : https://www.helloworkplace.fr/8-lois-du-temps/
Le dessin :

Méditer pour ralentir
Parfois une activité qui dure une heure nous prend la tête plusieurs heures (je n’ai pas envie d’y aller, etc…). Bergson peut nous aider, lui qui a fait la différence entre la durée mesurée et la durée ressentie.
Il nous faut travailler sur son ressenti, qu’une activité désagréable d’une heure ne nous empoisonne qu’une heure.
La méditation est un beau chemin pour ralentir et s’ouvrir au présent, au réel.
Eléments de conclusion :
Nous sommes comme des enfants gourmands devant une myriade de pots de confiture. Nous voulons gouter à toutes !!!
Pire, on nous fait croire qu’il faut toutes les gouter (la publicité, la pression sociale), sinon on rate notre vie.
Comment lutter contre cette course vers l’accélération du temps ? Pour comme Sagan, prendre son temps, perdre son temps (presque un gros mot à notre époque) ?
Comme s’il était désormais interdit de s’ennuyer… Quand on s’ennuie, le temps ne passe plus. Une minute peut sembler une heure.
Il nous faut donc ralentir.
Derrière notre course contre le temps, il y a parfois un désir de perfection. Faire au mieux toujours cela prend du temps.
Donner du temps au temps : prévoir du temps entre deux activités et en profiter pour juste être.
Ralentir c’est résister à l’accélération folle du 21ème siècle. Un acte militant de résistance. Nous pouvons le faire en marchant, plutôt qu’en prenant notre voiture lors d’un court trajet, nous pouvons aussi choisir de ne faire qu’une activité à la fois (quand on mange, on mange et c’est tout), nous pouvons manger plus lentement, nous pouvons limiter notre temps d’écran, etc…
Le temps, un des biens le plus précieux de l’être humain.
Les citations :
Le temps se rétrécit ou semble s’accélérer à mesure qu’approche la date du but à atteindre. Eric Tabarly / Mémoires du large
Il ne faut pas être plus pressé que Dieu et tout ce qui prétend accélérer l’ordre immuable, qu’il a établi une fois pour toutes, conduit à l’hérésie. Albert Camus / La Peste
Tuer le Temps qui a la vie si dure, et accélérer la Vie qui coule si lentement. Charles Baudelaire / Le spleen de Paris
Mon passe-temps favori c’est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre son temps, perdre son temps, vivre à contretemps. Françoise Sagan
L’avenir est ce qu’il y a de pire dans le présent. Gustave Flaubert
Tu dois vivre dans le présent, te lancer au-devant de chaque vague, trouver ton éternité à chaque instant. Henry David Thoreau
Les enfants n’ont ni passé ni avenir et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.Jean de La Bruyère / Caractères
La seule chose que l’on puisse décider est quoi faire du temps qui nous est imparti. J. R. R. Tolkien / Le Seigneur des anneaux
Bibliographie :
Hartmut Rosa : « Accélération : Une critique sociale du temps »
« Nous dansons de plus en plus vite, simplement pour rester en place. »
Henri Bergson : « Réflexions sur le temps, l’espace et la vie »
« Rien n’est moins que le moment présent, si vous entendez par là cette limite indivisible qui sépare le passé de l’avenir. Lorsque nous pensons ce présent comme devant être, il n’est pas encore ; et quand nous le pensons comme existant, il est déjà passé. »
Ryoko Sekiguchi – Nagori
https://www.babelio.com/livres/Sekiguchi-Nagori-la-nostalgie-de-la-saison-qui-sen-va/1082981
Les saisons, c’est un sentiment, une émotion. Nous entretenons avec chacune d’elles une relation intime et personnelle. Sentir cet attachement, quel que soit le moment de la saison que l’on préfère, c’est peut-être cela « être de saison », au sens de l’expression française. C’est être dans l’instant, être dans la vie.
Aucun départ, nulle séparation, ne se fait en un instant. Même si le moment du départ dure à peine une seconde, il reste encore les vagues, la lumière qu’a laissée le temps passé ensemble.
Ryoko Sekiguchi dans son livre « Nagori », sous titré « La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter » parle du temps linéaire (la flèche du temps qui va de la naissance à la fin de la vie) et du temps cyclique (le retour des saisons). Nous vivons un temps linéaire tout en vivant les cycles des saisons. Dans certains pays, il n’y a pas de saison, c’est toujours l’été par exemple.
Les japonais sont très sensibles aux instants (cérémonie du temps, haikus, etc..). Ils distinguent 3 phases dans les saisons :
- Hashiri : c’est le début de saison, les fruits primeur
- Sakari : pleine saison
- Nagori : la nostalgie de la saison qui est en train de nous quitter
Tout à la fois, les saisons tournent et reviennent tous les ans, chacune en son temps, mais ce n’est jamais deux fois tout à fait la même; elle est pareille et différente, identique et singulière. C’est sans doute là que résident le charme; et la grande question de la saison.
Les Japonais sont sensibles aux saisons. Le calendrier japonais traditionnel compte vingt-quatre, voire soixante-douze saisons, chacune bénéficiant d’une appellation évocatrice du moment de l’année qui lui correspond.
Nous animons des Café Philo une fois par mois à Neuilly-Plaisance.
Durée 1h30
