Thème :

Peut-on débattre de tout ?

Qu’est-ce qu’un débat ?

Le débat est une des conditions de la démocratie. Pour débattre, il ne s’agit surtout pas d’émettre des opinions, mais d’argumenter avec un minimum de connaissance.

Si on ne débattait que d’un sujet que l’on connait parfaitement, le débat serait réduit à des échanges entre experts.

Dans certains pays, exprimer une idée peut mener vers plusieurs années de prison. La liberté de débattre est précieuse et n’est pas possible dans un certain nobre de pays.

Etymologie : lorsque le verbe débattre paraît en 1050 dans notre langue, il est relié au mot souche dont il est issu, battre qui lui-même vient du latin battuere, (donner des coups notamment sur le visage , écraser le visage de quelqu’un), ce qui n’a rien de sympathique. Le verbe débattre et son substantif, le débat, sont d’abord attestés avec cette même valeur belliqueuse.En 1283, se repère une évolution, où débattre prend un sens second celui correspondant au fait pacifique de discuter. Débattre en somme pour ne pas se battre.

En 1704 apparaît une formule devenu courante, le débat parlementaire, d’où en 1789, la parution du Journal des débats parlementaires qui ne s’éteindra qu’en 1944.  Enfin, en 1966, une nouvelle formule était lancée sur les ondes radiophoniques ou télévisuelles, la soirée-débat, vite enregistrée dans nos dictionnaires.

Dans un débat sincère et ouvert, on ne veut pas forcément changer le point de vue de l’autre. On veut examiner nos idées, on est prêts à changer de point de vue.

Les réseaux sociaux et les chaines d’information en continu reposent beaucoup sur l’exploitation des émotions, des affects et vivent de débats spectacles qui ne sont pas de vrais débats.

Le débat selon les philosophes antiques

Socrate pratiquait la maïeutique, c’est à dire une forme de dialogue permettant aux citoyens « d’accoucher » de la « vérité ».

Le dialogue socratique est une stratégie qui s’appuie sur l’interrogation et dont le but est de stimuler la pensée critique de l’apprenant, en l’amenant à prendre conscience de ce qu’il sait implicitement, puis de l’exprimer et de le juger.

La pensée socratique permet de développer la pensée critique.

Dans ses écrits, Platon procède par dialogue  et met très souvent en scène son maitre Socrate (Le banquet, Philèbe, etc…)

Disputatio

À l’origine, la disputatio consistait en une discussion organisée selon un schéma dialectique sous la forme d’un débat oral entre plusieurs interlocuteurs, en général devant un auditoire et parfois en public. Le jour où une disputatio devait se tenir, les cours étaient suspendus. Les bacheliers de la faculté ainsi que les étudiants du maître devaient y assister. L’expression se trouve déjà chez Cicéron dans les Tusculanes, qui constituent un dialogue philosophique.

Ce débat se déroulait en plusieurs étapes codifiées : la questio formulée sur un texte par le maître, un opponens y formulait des objections, auquel un respondens (en général un bachelier) était chargé d’opposer des contre-arguments de manière à créer un débat d’arguments. Une fois l’ensemble des arguments épuisés, le maître avançait une solution argumentée appelée la determinatio ou solutio que pouvait suivre la réfutation des arguments avancés auparavant contre cette determinatio. Le maître concluait plusieurs jours plus tard par un determinatio magistralis qui donnait lieu à un rapport écrit (la questio disputatio ou reportationis) dans lequel n’étaient pas exposés les débats précédents.

Après son apparition au XIe siècle comme forme de débat théologique entre les moines, la disputatio se répand au XIIIe siècle sous sa forme universitaire dans le cadre de la logique scolastique. Cette pratique, éminemment théologique, prend un tournant important au XIVe siècle avec le développement de la logique terministe qui laisse une place moins importante à la question théologique au profit d’une étude logico-linguistique des propositions.

La disputatio orale disparaitra progressivement au profit d’une domination absolue de l’écrit sur l’oral, la place du maître devenant écrasante par rapport à celle des étudiants tels qu’ils participaient aux disputes.

Thomas d’Aquin (1225-1274) représente l’aboutissement et la codification la plus rigoureuse de la pratique de la disputatio universitaire. Dans son enseignement parisien et italien, il distingue deux types de disputes ordinaires : la dispute privée (disputatio in scolis), réservée aux étudiants et bacheliers du maître, et la dispute publique (disputatio ordinaria), ouverte aux étudiants et bacheliers de l’ensemble de l’Université. La disputatio y constitue un acte régulier d’enseignement, aux côtés de la lectio et de la praedicatio, avant de devenir une méthode didactique obligatoire dans l’ordre dominicain.

 

Les salons littéraires

Du règne de Louis XIII à la Révolution, la société française a élaboré un art de vivre dont la conversation fut l’ingrédient essentiel. Née comme un simple passe-temps, comme un jeu destiné au délassement et au plaisir, bientôt élevée au rang de rite cardinal de la société mondaine, elle s’ouvrit peu à peu à l’introspection, à l’histoire, à la réflexion philosophique et scientifique, au débat d’idées.

Le phénomène des salons tenus par des femmes d’exception a été considérable en France de la Renaissance au XIXe siècle.

Mesdames  Necker, de Staël, Julie de Lespinasse, ces noms incarnent la vie culturelle et intellectuelle de la France du xviiie siècle, singulièrement celle des Lumières. Elles régnaient en maîtresses de ces lieux, les salons, aussi fameux qu’exemplaires, tous garants de liberté de pensée, de culture, de progrès et de réflexion et qui se donnaient pour tâche de favoriser l’épanouissement humain, le nouvel humanisme en gestation.
Il s’agissait de lieux élégants où la courtoisie était de mise. L’on y débattait, l’on s’y informait, l’on échangeait de manière affable et bienséante et l’on devait n’y afficher que de « belles manières ».

Diderot, Rousseau ont été dans les salons littéraires féminins pour « chauffer leurs idées ».

 

Peut-on tout dire ?

La liberté d’expression, est-ce pouvoir TOUT dire ?

Les régimes autoritaires s’attachent toujours en priorité à bâillonner la parole publique. Interdire les journaux d’opposition, emprisonner les intellectuels dissidents, prendre le contrôle des médias… Ces attaques contre la liberté d’expression précèdent généralement les autres atteintes aux libertés.

À l’inverse, quand un pays évolue vers la démocratie, un des premiers signaux de cette tendance concerne la libération progressive de la parole publique. Le peuple peut parler plus librement. Cette corrélation entre liberté d’expression et régime politique n’est pas un hasard : elle témoigne que sans cette liberté première, aucun véritable débat politique ne peut exister, et donc aucun espace politique démocratique.

La liberté d’expression se révèle essentielle à l’exercice de la raison, à la recherche de la vérité et au bon fonctionnement démocratique. Ces arguments plaident fortement en faveur d’une liberté aussi large que possible, voire totale. Pourtant, cette conclusion se heurte à une objection majeure : toutes les paroles sont-elles vraiment acceptables ? Peut-on raisonnablement tout laisser dire sans exception ?

Les dangers d’une parole sans limites.  La parole est aussi une arme qui blesse, exclut et écrase

La dimension performative du langage : Des philosophes qui se sont penchés sur la question, comme John Austin, ont montré que parler ne sert pas qu’à décrire ou à informer. C’est aussi agir, provoquer des effets bien réels sur les autres.

la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse sanctionne certains types de propos comme l’injure, la diffamation, l’incitation aux crimes et aux délits ou encore les outrages.

Les limites juridiques de la liberté d’expression : Dans la plupart des démocraties modernes, le droit établit une différence non-négligeable entre la liberté et ce qu’on pourrait appeler l’abus de liberté.

Le paradoxe de la tolérance :  Karl Popper,  a formulé ce qu’il nomme le paradoxe de la tolérance.
Selon Popper, une société parfaitement tolérante, qui tolèrerait toutes les opinions sans exception, y compris les opinions intolérantes, finirait par être détruite par les intolérants. Si nous permettons que se diffusent librement des discours prônant la suppression de la liberté d’expression elle-même, nous acceptons explicitement l’instauration d’un régime autoritaire et préparons notre propre perte.

Ce raisonnement met en lumière une contradiction inhérente à l’idée d’une liberté absolue : pour préserver la liberté, il faut parfois limiter certaines libertés. Peut-on tolérer des discours qui appellent à l’intolérance ? Peut-on laisser s’exprimer ceux qui veulent détruire la liberté d’expression ? Une réponse positive conduirait à une forme de suicide démocratique. Popper n’en conclut pas qu’il faille interdire préventivement toute opinion potentiellement dangereuse. Il affirme que la société doit se réserver le droit de ne pas tolérer les intolérants lorsque ceux-ci passent à l’action ou menacent concrètement l’ordre démocratique.

Être responsable de ce qu’on dit, ce n’est pas seulement éviter de blesser les autres. C’est aussi avoir un souci de la vérité. Toutes les paroles ne se valent pas : chercher honnêtement à dire la vérité, ce n’est pas du tout la même chose que chercher à tromper volontairement. Se tromper sans le vouloir reste acceptable moralement, du moment qu’on a pris le temps de vérifier ses informations. Par contre, mentir sciemment pour nuire à quelqu’un, c’est une faute grave, que la loi punit d’ailleurs (c’est ce qu’on appelle la diffamation).

La philosophie, un exemple de parole libre et responsable
La philosophie elle-même est un bon exemple de parole à la fois totalement libre et vraiment responsable.

La liberté d’expression en philosophie : questionner sans détruire
Par définition, la démarche philosophique remet tout en question : les croyances communes, les valeurs que tout le monde accepte, les évidences qu’on ne discute jamais.

La parole philosophique s’exerce selon certaines exigences. Elle doit être rationnellement argumentée, conceptuellement rigoureuse, ouverte à la remise en question.

Source : https://www.collegedesbernardins.fr/magazine/article/liberte-expression-philosophie

 

Le dessin :


 

Eléments de conclusion : 

Pourquoi notre époque favorise-t-elle à ce point l’intolérance dans les idées ? la recherche de la satisfaction immédiate ? la valorisation des selfies ?
Les coupables idéaux apparents sont les réseaux sociaux. Mais derrière les réseaux sociaux, il y a le pouvoir, l’argent des capitalistes de la tech qui manipulent la nature humaine, ou plutôt qui exploitent le besoin des humains de se sentir aimés, valorisés, reconnus, compris. Les émotions ont-elles totalement pris le pouvoir sur la pensée ?

Comment revenir à des possibilités de vrais débats sans lesquels la démocratie est impossible ?

Pour débattre, il faut avoir envie de s’écouter mutuellement. Il faut être dans une posture d’écoute et d’ouverture. Il faut accepter l’idée que notre opinion puisse changer, voire le souhaiter.

Pour bien débattre, il faut un cadre. Nos ateliers et cafés philos sont des lieux de débat. Les cafés philo sont des laboratoires pour construire de l’argumentation et de  la contre-argumentation. En débattant, outre le plaisir d’échanger et la chaleur amicale, nous pouvons élargir notre vision, améliorer notre connaissance et notre réflexion, progresser, repartir avec l’envie de creuser un sujet.

« L’opinion, on s’en fiche ! » Yann Kerninon explique, en s’appuyant sur le philosophe Cioran (« N’a d’opinion que celui qui n’a rien approfondi ») que « L’opinion n’est rien. Dire : « J’aime les frites » n’a aucun intérêt conceptuel. Cela ne permet ni de penser, ni d’être dans l’action. »

Revenir à l’art de la conversation qui débute par l’écoute nous expliquait Montaigne. Il existe un mouvement « les convivialistes » nous indique Alain Caillé. Ses membres se proposent de mettre en place une stratégie contre la violence intellectuelle. https://convivialisme.org/

« Le convivialisme est une idée-force sans laquelle il n’y aura pas de politique de civilisation ». Edgar Morin

Les citations :

N’a d’opinion que celui qui n’a rien approfondi. Cioran

 Tout débat d’idées devient inutile si vous vous adressez à un adversaire dont l’opinion change au gré des circonstances. Andreï Makine

 Le débat religieux n’est plus entre religions, mais entre ceux qui croient que croire a une valeur quelconque, et les autres. Paul Valéry 

 Face à l’intolérance et à la haine, il n’y a pas de transaction possible, pas de compromission possible, pas de débat possible. Jacques Chirac

 Cette nouvelle humanité qui est en train de naître doit être une humanité de débat. Cela est très fatigant mais très passionnant, c’est la source de la vie.  Edgar Morin Dialogue sur la nature humaine (2000)

 Une discussion est impossible avec quelqu’un qui prétend ne pas chercher la vérité, mais déjà la posséder. Romain Rolland

  N’engage pas de débat lors d’un dîner car celui qui n’a pas faim aura le dernier mot. Richard Whately

 La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. Hannah Arendt

Bibliographie : 

Pensées distinguées – Julia de Funès  – 5 mai 2026 –

La véritable liberté de penser et de parole ne consiste pas à tout dire à tout moment. Mais à savoir dire ce que l’on pense comme on le souhaite exactement. Et cette liberté s’acquiert par l’appropriation des mots justes, de distinctions utiles, de nuances décisives.

 

La grande Pagaille – Le vrai, le faux et notre indifférence -janvier 2026 – Monique Atlan – Roger Pol-Droit

Rien ne va plus au royaume du vrai et du faux. Dans les têtes, la pagaille est immense. Dans les comportements aussi. Dans les images également. Les lignes de partage entre réalité et fiction se brouillent. Les frontières s’effacent entre l’authentique et les contrefaçons. Erreurs, illusions, mensonges et manipulations se confondent au lieu de se différencier. Et nous laissent égarés. Dorénavant indifférents.

 Dans l’ensemble, ce désordre va s’amplifier et perdurer. La situation ne changera pas radicalement dans un proche avenir. La question est donc de trouver comment vivre sur fond de pagaille. Quelle attitude adopter pour naviguer sans faire naufrage ?

Discerner suppose de se rendre attentif aux nuances, de défaire des confusions, d’éviter les amalgames. Il s’agit d’aiguiser ses perceptions ou ses jugements, au lieu de se laisser aller passivement. Cette attitude vitale concerne à la fois les perceptions sensorielles, l’intelligence critique, l’intelligence du cœur.

Chacun dans son couloir, rivé aux images, indifférent au reste. Chacun dans sa réalité close, son enfermement, son isolement. Chacun seul dans sa caverne. Autrefois, dans celle de Platon, les prisonniers, fascinés par des ombres, prenaient des reflets pour des réalités, mais ils étaient ensemble et se parlaient. Nous, nous avons réinventé la caverne : elle est devenue portable, et sert de cellule individuelle.

Des milliards de « centres du monde » se juxtaposent ! Ils se regroupent par bulles, par séries de monades closes, ou se constituent en fort Chabrol, mais rien ne semble plus les faire coexister de manière concertée et solidaire. On ne s’étonnera pas que le désordre s’intensifie. Ni que l’indifférence à son égard s’installe.

 

Empêcher que le monde ne se défasse – Fabrice Midal – 2026

Exergue du livre : Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Albert Camus discours de Stockholm 1957

Leçon 15, page 145. Prenez soin du langage. (Pour cesser d’être manipulé)

Les faux mots ont le talent de cacher la vérité des choses, c’est par eux et sans nous en rendre compte que nous nous soumettons. La barbarie commence quand on change les mots qui parlent au profit d’autres qui ne veulent rien dire. Nous vivons avec l’illusion que les mots ne sont que des outils interchangeables, en réalité, ils déterminent notre manière de voir le monde, d’agir, de vivre. Ne pas nommer les choses dans leur brutalité et leurs difficultés, c’est nous ôter tout pouvoir de lutter contre elle. Comment ? En nous laissant croire que gommer un mot suffit à écarter le conflit.

L’empathie, la bienveillance, l’écoute tendent à être remplacées par l’indifférence, la haine et l’exclusion.

L’étrangeté du temps présent, c’est que la monstruosité n’effraie plus. Le cauchemar ne se remarque presque pas, il amuse, intrigue ou indiffère. Tout se passe comme si nous étions entrés dans un monde où le brouillage est si habituel qu’on n’en tient  plus compte.

La faiblesse du vrai – Myriam Revault d’Allonnes – 2018

Loin d’enrichir le monde, la « post-vérité » appauvrit l’imaginaire social et met en cause les jugements et les expériences sensibles que nous pouvons partager. Il est urgent de prendre conscience de la nature et de la portée du phénomène si nous voulons en conjurer les effets éthiques et politiques.

Nous animons des Café Philo une fois par mois à Neuilly-Plaisance.

Durée 1h30

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