Thème :

L’humanité progresse-t-elle ?

L’humanité

Au sens éthique, l’humanité est une manière de se conduire, une forme possible du devenir de chaque homme. « Hommes, soyez humains, c’est votre premier devoir », écrivait Jean-Jacques Rousseau, en 1762, dans Émile ou de l’éducation. Humanité et humanisme désignent les vertus de l’homme lorsqu’il se montre altruiste et sociable, maîtrisé et empathique, digne et respectueux, en un mot civilisé.

Le concept d’humanité s’est construit en opposition à celui d’animalité. Selon Descartes, il existe une différence de nature entre l’homme et l’animal et non une simple différence de degré. Seul l’homme est capable de penser, c’est-à-dire de conscience et de langage. 

Du point de vue anthropologique et sociologique, cette capacité fonde la possibilité de la culture et de l’histoire. Attentif au fait que, à travers elle, l’humanité se compose de plus de morts que de vivants, Comte fait de l’humanité, un être collectif qui transcende les hommes particuliers, c’est-à-dire les individus.

« Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen », écrit Kant dans les fondements de la métaphysique des mœurs.

Le mot « humanités » vient du latin « humanitas », qui signifie « nature humaine » ou « qualité humaine » . Dans l’Antiquité, les humanités désignaient les matières considérées comme essentielles à la formation d’une personne libre et instruite, telles que la grammaire, la rhétorique, la poésie et l’histoire.

Au cœur de notre existence se trouve un mot racine simple mais profond : « humain ». Ce terme, dérivé du latin « humanus », englobe non seulement notre espèce, mais aussi nos expériences, nos émotions et nos liens partagés.

L’humanité est ce qui confère à l’homme son caractère sacré qui oblige absolument non seulement envers autrui, mais aussi envers soi-même.

L’humanisme

Historiquement, l’humanisme est un mouvement intellectuel et littéraire appparu d’abord en Italie au 14e siècle, puis en France au 15e et 16e siècle. Il marque une étape importante dans l’histoire de la culture européenne. Luttant contre le contrôle que l’Église exerce sur l’activité intellectuelle, développant l’esprit critique, réhabilitant les œuvres du paganisme antique, il a puissamment contribué à affranchir la philosophie de la tutelle de la théologie.
Les humanistes, parmi lesquels on peut citer Érasme, Rabelais ou encore Montaigne, défendent la valeur et la dignité de l’homme et sa place éminente au sein de l’univers. Tous soulignent l’importance de la culture et de l’éducation qui permettent à l’homme de développer librement ses facultés et d’accéder à une sagesse pleinement humaine.

Heidegger dans sa « lettre sur l’humanisme », entend critiquer l’humanisme en assignant à l’homme une destination plus haute, celle de « berger de l’être ». Heidegger complice du nazisme est-il qualifié pour critiquer l’humanisme ?

L’humanisme défend des principes donnés comme des valeurs contribuant à la dignité de l’Homme et à l’amélioration civilisationnelle. Les principes éthiques de l’humanisme incluent la liberté individuelle,  la justice sociale, le respect des droits, le respect de la dignité humaine, la responsabilité personnelle et collective. 

Humain / Inhumain

Comment croire encore à l’humanisme après la Shoah ?

« Celui que ni la raison ni la compassion ne portent à venir en aide aux autres serait qualifié à bon droit d’inhumain car il paraîtrait n’avoir rien de semblable à un homme ». Spinoza, éthique 4, 50, scolie.

Seuls les êtres humains ont des comportements contraires à ce que paraît impliquer leur essence. Les loups ou les tigres ne se déterminent jamais, en rupture avec leur nature. Comment expliquer cette curieuse prérogative de l’homme qui le conduit à agir en contradiction avec ce qu’il est, ou plus exactement avec ce qu’il est censé être ?

L’Homme a une propension à l’excès, à l’outrance, à vouloir tout et toujours plus. Cette absence de limite conduit à l’affrontement et souvent à l’auto-destruction. La démesure a été repérée très tôt par la philosophie grecque et nommée hybris (du grec ancien húbris). Platon, dans « La République », parle de la pléonexie (la passion d’avoir plus). Cette envie sans limites, si elle concerne les biens, produit la cupidité et l’avarice, et si elle concerne soi-même produit l’orgueil, l’arrogance et la fatuité. Dans son discours, Platon fait intervenir Socrate pour montrer que la pléonexie est destructrice pour la Cité.

De nos jours, dans un langage plus psychologique, on parlera d’avidité et de toute puissance. Ces tendances infantiles font naître chez l’individu une volonté sans frein qui ne considère rien d’autre qu’elle-même. L’avidité est prête à tout, y compris à la destruction, pour posséder toujours plus. Être humain, c’est ne pas tomber dans cet abîme destructeur, c’est pouvoir y opposer la tempérance, la modération. Se limiter sert à se préserver et à préserver les autres, c’est ce qui permet d’entrer dans une sociabilité harmonieuse.

La civilisation correspond à une « humanisation de l’humanité », à quoi s’oppose la « décivilisation » toujours possible, écrit Norbert Elias (La théorie des symboles). L’humanisme est une avancée civilisationnelle et nullement un acquis.

L’agressivité engendre l’agressivité et  la haine est contagieuse. Dans Le Léviathan (1651), Hobbes analyse la condition humaine comme un état de méfiance mutuelle où la peur d’être attaqué incite chacun à attaquer préventivement (Léviathan, chap. XIII). Ce qui en découle est une guerre de tous contre tous (bellum omnium contra omnes). La violence s’auto-alimente, elle naît d’une anticipation de la violence d’autrui.

René Girard est sans doute celui qui a le plus systématiquement pensé ce mécanisme. Dans « La Violence et le sacré » (1972) et « Des choses cachées depuis la fondation du monde » (1978), il montre que le désir humain est mimétique : nous désirons ce que l’autre désire, ce qui conduit à la rivalité, puis à la violence. « La violence se propage par imitation, comme un incendie que rien ne peut arrêter» (La Violence et le sacré, p. 38).

 

Crime contre l’humanité : « Les crimes contre l’humanité sont des crimes contre l’essence humaine », Vladimir Jankélévitch.

Les guerres du dix-neuvième siècle ont entraîné l’élaboration et l’institution d’un droit de la guerre. (Conventions de Genève, 1864)
Les désillusions du 20e siècle ont conduit à l’idée qu’il fallait punir non seulement ceux qui avaient enfreint les lois et coutumes de la guerre, mais aussi les responsables politiques de guerre d’agression (crimes contre la paix), ainsi que ceux qui transgressent les lois de la guerre (crimes de guerre). Apparu dès 1915 pour qualifier l’extermination des Arméniens par l’État turc, la notion de crime contre l’humanité a été reprise et précisée à propos des crimes nazis. La loi française du 26 décembre 1964 rend ce crime imprescriptible.

Créé en 1998, la Cour pénale internationale (CPI) est compétente pour juger les instigateurs de génocide, de crimes contre l’humanité, de crimes contre la paix et de crimes de guerre. Désormais, les hommes doivent s’entendre pour apprécier et sanctionner les formes les plus graves de violations des droits indérogeables des hommes, et ce en n’importe quel lieu de la planète, comme l’avait justement annoncé Kant (Projet de paix perpétuelle).

Pourquoi la guerre ?

La guerre, écrit Freud, ne se laisse pas éliminer. Aussi longtemps que les peuples auront des conditions d’existence aussi différentes et que leur répulsion mutuelle sera si violente, il y aura nécessairement des guerres, (considérations actuelles sur la guerre et la mort).

 Les violences guerrières constitueraient une sorte d’exutoire pour ces énergies mortifères que Patocka appelle les forces de la nuit (Essais hérétiques).

 La guerre n’est-elle pas un éventuel prolongement de l’action politique, comme l’ont montré Machiavel ou Clausewitz, le premier dit que le prince doit s’exercer en priorité à l’art de la guerre, on doit au 2nd la célèbre formule selon laquelle la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens (de la guerre).

Faudra-t-il composer encore et toujours avec les guerres ? De fait, les violences dont le 20e siècle a été et dont le vingt-et-unième siècle est encore le théâtre, sont parmi les plus cruelles, les plus humaines et les plus destructrices de l’histoire.

 Rousseau écrit dans « du contrat social » que la guerre n’est point une relation d’homme à homme, mais une relation d’État à État dans laquelle les particuliers ne sont ennemis accidentellement.

Pourquoi la guerre ? (allemand : Warum Krieg?) rassemble un échange épistolaire de 1932, entre Albert Einstein et Sigmund Freud, sur le thème de la guerre, à la demande de la Commission internationale de coopération intellectuelle

Einstein pose la question: « Y a-t-il un moyen de délivrer l’humanité de la menace de la guerre ? ». Il propose de considérer « les relations du droit avec le pouvoir » et postule « une pulsion de haine chez les hommes ». Freud répond que  « La pulsion de mort devient pulsion de destruction en se tournant, au moyen d’organes spécifiques, vers l’extérieur, contre les objets. L’être vivant préserve pour ainsi dire sa propre vie en détruisant celle d’autrui ». « tout ce qui promeut le développement culturel œuvre du même coup contre la guerre ».

Le dessin :


 

C’est quoi le progrès ?

Le progrès : On s’améliore et on va vers l’avant. Dans le progrès, il y a un mouvement en avant, c’est le fait de gagner du terrain, il y a un accroissement quantitatif ou intensif d’un phénomène.

Jusqu’au 19e siècle, la pensée dominante voit dans l’histoire les signes de constante amélioration de la connaissance et de la maîtrise de la nature (progrès scientifique, des mœurs, de la politique, des arts, progrès de la civilisation). Même Rousseau, presque seul à dénoncer les méfaits de la vie civilisée, juge utile de s’interroger sur les conditions du progrès social et politique. Il est en effet convaincu que les hommes sont perfectibles. Au dix-neuvième siècle, Hegel et Comte voit dans le progrès de la raison humaine, des sciences, de la civilisation dans son ensemble, une sorte de loi inscrite dans l’ordre de la nature et de la vie.

Le projet de société des philosophes du 18e siècle, des citoyens plus libres et plus responsables parce que mieux éclairés par la raison et la science, des sociétés à la fois plus justes et plus civilisées, dépendaient étroitement de leur foi dans le progrès. Aujourd’hui, les risques du progrès ne feraient-ils pas peser au contraire, une lourde menace sur la poursuite de ce projet ?

Les conséquences des nouvelles technologies ( biotechnologies, informatique, robotique, intelligence artificielle) sur la vie et l’activité humaine soulèvent des problèmes éthiques et sociaux considérables. L’équilibre écologique semble gravement menacé par les conséquences des progrès techniques sur l’environnement.
À quelle rupture pourrait conduire l’aggravation des écarts entre les pays très développés sur les plans techniques, scientifiques et industriels et ceux dont le retard sur ces plans se traduit par une surpopulation et une pauvreté grandissante ?

Autant de problèmes qui font qu’aujourd’hui, si nul ne peut raisonnablement envisager le retour en arrière ou l’arrêt brutal du progrès scientifique et technique, beaucoup déplorent que le progrès moral et social ne soit pas toujours perçu comme la valeur à l’aune de laquelle devrait être mesurée et si possible contrôler les autres formes de progrès.

Raymond Kurzweil est un auteur, ingénieur, chercheur, et futurologue américain. Dans son livre « Humanité 2.0 », Kurzweil prédit que l’IA réussira le Test de Turing en 2029. Il estime également que la croissance technologique deviendra incontrôlable et irréversible, entraînant une probable fusion de l’humain avec la machine intelligente. Comme de nombreux autres experts de l’IA, il a appelé à une régulation et à un cadre éthique pour accompagner cette transition vers une humanité augmentée. Raymond Kurzweil fait partie des 10 entrepreneurs inventeurs les plus riches au monde, avec Elon Musk et Steve Wozniack.

Eléments de conclusion : 

On a trop corrélé progrès technique et progrès humain et social. Comme le dit Einstein, nos moyens technologiques sont énormes et pour lui, ils dépassent notre humanité.
Peut-être parce qu’on ne comprend pas ce qu’est l’humain : un mammifère capable de culture et de raisonnement mais qui reste doté d’une biologie semblable à celles des autres mammifères : peur, instinct d’attaques et de survie, défense du territoire. Un être soumis à des phénomènes hormonaux qui rentrent en lutte parfois avec le raisonnement, un être qui a besoin de sécurité et qui préfère attaquer que de subir une attaque.

Henri Laborit parle de fuite, lutte et repli. Cfrs « Eloge de la fuite », « mon oncle d’Amérique ».

On en peut que regretter (et donc combattre) que la domination du progrès technique soit si totale sans que cela soit corrélé aux progrès humains et sociaux, à une vision morale et éthique du développement. L’individualisme a abouti en la domination de quelques hommes riches sans moralité sur l’ensemble de la planète.

Allers vers plus d’humanisme est la seule chance de survie de l’humanité. Les moyens ? Culture et éducation.

Les citations :

Il est hélas devenu évident aujourd’hui que notre technologie a dépassé notre humanité. Einstein

 Le progrès n’a aucun caractère inéluctable, rien ne garantit des lendemains meilleurs. Karl Popper

 Ce qu’ils appellent le progrès permet aux hommes de se protéger des catastrophes naturelles et d’en déclencher d’artificielles tout aussi terrifiantes. Gilbert Cesbron

Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille. Hannah Arendt

 Si tu ne peux pas être une étoile au firmament, sois une lampe dans ta maison. Proverbe arabe

Bibliographie : 

Dialogue sur la nature humaine

Boris Cyrulnik – Edgar Morin  – 2021

Passionnant et riche dialogue entre deux penseurs de notre temps dont le trait commun est l’interdisciplinarité : sociologie, psychiatrie et psychanalyse.

Morin et Cyrulnik constatent l’un et l’autre l’indissociabilité du cerveau et de l’esprit, l’interdépendance du culturel et du psychologique, du cérébral et du biologique.

À la fragmentation du discours compartimenté, techno-scientifique, ils opposent le discours du rassemblement, de la connexion, de la communication et de l’empathie.

Edgar Morin : l’extraordinaire richesse humaine est un tronc commun – ce qu’on peut appeler une nature humaine- à partir de laquelle il existe des possibilités inouïes de diversité individuelle, culturelle, de langue.

Tous les grands crimes contre l’humanité ont été commis au nom de la vérité. La seule, une seule vérité.

Si je veux construire ma personnalité, je suis obligé de réduire mes potentiels, puisque je ne peux pas être tout. Pour devenir moi-même, je suis donc obligé de renoncer à parler toutes les langues, de réduire les traces dans mon cerveau pour percevoir un monde, d’appartenir à une culture et je suis même invité à rencontrer une autre culture.

La riposte à l’angoisse est la communion , la communauté, l’amour, la participation, la poésie, le jeu…toutes ces valeurs qui font le tissu même de la vie.

Les délirants disent toujours qu’il faut être fou pour ne pas voir ce qu’ils voient. Les seuls à avoir des certitudes sont les délirants. L’évidence est certainement le plus grand piège de la pensée.

Lorsqu’on travaille avec les enfants sans famille, on se rend compte qu’ils n’ont qu’une idée en tête, « appartenir ». Dès l’instant où l’on appartient à une mère, à une famille, à une langue, à une culture, on se constitue son identité, on devient quelqu’un.

On a compris que notre pensée doit fonctionner en faisant un jeu entre l’ordre et le désordre. Le désordre pur, c’est le dissolution générale, l’ordre pur, c’est la congélation générale…

Lire Montaigne, c’est pratiquer une hygiène de l’esprit, c’est s’auto-observer, réfléchir sur le rôle de la civilisation, créer les barrières qui empêchent le déchaînement.

 

Le Monde d’hier : Souvenirs d’un Européen

Stefan Zweig – 1942

Le monde d’hier, c’est la Vienne et l’Europe d’avant 1914, où Stefan Zweig a grandi et connu ses premiers succès d’écrivain, passionnément lu, écrit et voyagé, lié amitié avec Freud et Verhaeren, Rilke et Valéry… Un monde de stabilité où, malgré les tensions nationalistes, la liberté de l’esprit conservait toutes ses prérogatives.

« J’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison. […] Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne. »

« Puis vint l’incendie du Reichstag, le Parlement disparut, Goering lâcha ses bandes déchaînées, d’un seul coup tout droit était supprimé en Allemagne. On apprenait en frissonnant qu’il y avait en pleine paix des camps de concentration et que dans le casernes on avait aménagé des chambres secrètes où des innocents étaient exécutés sans jugement et sans formalités. Tout cela ne pouvait être que l’explosion d’une rage insensée, se disait-on. Cela ne peut pas durer dans le vingtième siècle. Mais cela n’était que le commencement. »

« Au fond en 1939, il n’y avait pas un seul homme d’État qu’on respectât, et personne n’était assez crédule pour mettre son sort entre ses mains. … déjà les individus et les peuples sentaient qu’ils étaient les simples victimes, soit d’une folie terrestre et politique, soit d’une fatalité inconcevable et maligne. »

« Je dois à la vérité avouer que dans cette première levée des masses, il y avait quelque chose de grandiose, d’entraînant et même de séduisant, à quoi il était difficile de se soustraire. Et malgré toute ma haine et mon horreur de la guerre, je ne voudrais pas être privé dans ma vie du souvenir de ces premiers jours ; ces milliers et ces centaines de milliers d’hommes sentaient comme jamais ce qu’ils auraient dû mieux sentir en temps de paix : à quel point ils étaient solidaires…. Peut-être ces puissances obscures avaient-elles aussi leur part dans cette brutale ivresse de l’aventure et la foi la plus pure, la vieille magie des drapeaux et des discours patriotiques — cette inquiétante ivresse des millions d’êtres, qu’on peut à peine peindre avec des mots et qui donnait pour un instant au plus grand crime de notre époque un élan sauvage et presque irrésistible. »

 « Or tout le XIXième siècle était imbu de cette folie de croire qu’on pouvait résoudre tous les conflits par la raison et que, plus on cachait le naturel, plus on en tempérait les forces anarchiques. Si donc on n’instruisait aucunement les jeunes gens de son existence, ils oublieraient leur propre sexualité. »

« Jamais je n’ai davantage aimé notre vieille terre que durant ces dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ces temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. Mais c’était déjà, en réalité, la lueur de l’incendie qui allait embraser le monde. »

« Il faut le rappeler sans cesse, rien n’a aigri, rien n’a rempli de haine le peuple allemand, rien ne l’a rendu mûr pour le régime de Hitler comme l’inflation. »

« C’est une loi inéluctable de l’histoire qu’elle défend aux contemporains des grands mouvements qui déterminent leur époque de les reconnaître dans leurs premiers commencements. »

« La guerre ne peut s’accorder avec la raison et l’équité. Il lui faut l’enthousiasme pour sa propre cause et la haine de l’adversaire »

« Le national-socialisme, avec sa technique de l’imposture sans scrupule, se gardait de montrer toute la radicalité de ses visées avant qu’on eût endurci le monde. Il appliquait donc sa méthode avec prudence : jamais plus d’une dose et après la dose une petite pause. On n’administrait jamais qu’une pilule à la fois, après quoi on attendait un instant pour voir si elle n’avait pas été trop forte, si la conscience universelle supportait encore cette dose. Et comme la conscience européenne – pour le malheur et la honte de notre civilisation – s’empressait de montrer que cela ne la concernait pas, parce que aussi bien ces « violences » avaient lieu « au-delà de la frontière », les doses furent de plus en plus fortes, jusqu’à faire périr l’Europe entière. Hitler n’a rien inventé de plus génial que cette tactique consistant à tâter précautionneusement le terrain et à augmenter progressivement les doses face à une Europe moralement et militairement affaiblie. »

« Un trait distinguait la Première Guerre mondiale de la Seconde : à cette époque, la parole avait encore du pouvoir. Elle n’avait pas encore été disqualifiée par le rabâchage et le mensonge organisé, la « propagande », les hommes étaient encore attentifs à la parole écrite, ils l’attendaient. »

« Mais qu’est-ce donc que la culture si ce n’est d’extraire de la matière brute de la vie ce qu’elle a de plus fin, de plus délicat, de plus subtil par les douceurs de l’art et l’amour ? »

« Il est peut-être difficile de décrire à la génération actuelle, qui a grandi dans les catastrophes, les effondrements et les crises, pour qui la guerre a été une possibilité permanente et une attente quasi quotidienne, l’optimisme, la confiance dans le monde qui nous animaient depuis ce début du siècle. »

« En ma qualité d’Autrichien, de Juif, d’écrivain, d’humaniste et de pacifiste, je me suis toujours trouvé à l’endroit exact où les secousses sismiques exerçaient leurs effets avec le plus de violence »

« Pour la première fois j’observais la folie de la pureté de la race, cette peste qui est devenue plus fatale à notre monde que la véritable peste dans les siècles passés. »

« Des innombrables énigmes insolubles de l’univers, c’est quand même le mystère de la création qui demeure la plus insondable et la plus mystérieuse. »

« Dans ce chaos insensé, la situation se faisait de semaine en semaine plus absurde et immorale. Qui avait économisé pendant quarante ans et, en outre, patriotiquement placé son argent dans les emprunts de guerre était réduit à la mendicité. Qui avait contracté des dettes en était déchargé. Qui s’en tenait correctement à la répartition des vivres mourait de faim; seul celui qui transgressait effrontément mangeait son soûl. Qui savait corrompre faisait de bonnes affaires; qui spéculait profitait. »

« Je m’amuse toujours de l’étonnement des jeunes, quand je leur raconte qu’avant 1914 je voyageais en Inde et en Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un. »

 

Les structures fondamentales des sociétés humaines
Bernard Lahire – 2023

Et si les sociétés humaines étaient structurées par quelques grandes propriétés de l’espèce et gouvernées par des lois générales ? Et si leurs trajectoires historiques pouvaient mieux se comprendre en les réinscrivant dans une longue histoire évolutive ?

Pourquoi l’ethnocentrisme est-il si universel et pourquoi des conflits opposent-ils régulièrement des groupes qui s’excluent mutuellement ?

Paradoxalement, alors qu’elles se vivent comme des entreprises progressistes et libératrices, les sciences humaines et sociales, en séparant l’humanité de toutes les autres espèces animales, renouent avec une vision quasi théologique qui cherche à nier par tous les moyens possibles le principe darwinien de continuité du vivant.

« L’existence des mêmes lois qui agissent tout le temps et partout n’implique pas la répétition à l’identique des mêmes états (de la matière, de la vie ou des sociétés). Ces lois sont précisément ce qui explique les changements permanents « 

« Les propriétés biologiques de l’espèce n’ont d’effets sociaux que converties dans un ordre dont l’étude relève de l’explication sociologique. Le social s’emboîte dans du biologique, mais conserve sa logique propre. »

« Car d’un Dieu créateur de l’ensemble de l’univers, on est passé à des individus traités comme des petits dieux créateurs de leur propre destin »

« Les propriétés biologiques fournissent un cadre aux rapports sociaux qui peuvent se mettre en / place, mais elles n’expliquent directement ni ces rapports sociaux ni leurs variations culturelles. »

 

 

Pourquoi la guerre ? (Freud & Einstein)

Pourquoi la guerre ? (allemand : Warum Krieg?) rassemble un échange épistolaire de 1932, entre Albert Einstein et Sigmund Freud, sur le thème de la guerre, à la demande de la Commission internationale de coopération intellectuelle. Cette correspondance est publiée en 1933, en France, en Allemagne et en Angleterre sous la forme d’un opuscule.

Il s’agit d’une confrontation du savoir de l’inconscient à cette question de la guerre (« Pourquoi la guerre ? ») qui touche à la mort et à l’agressivité, en sa forme collective. Dans une Europe qui bascule vers l’irrémédiable, Einstein et Freud donnent à penser sur l’origine des guerres et les moyens de les empêcher.

Einstein pose la question: « Y a-t-il un moyen de délivrer l’humanité de la menace de la guerre ? ». Il propose de considérer « les relations du droit avec le pouvoir » et postule « une pulsion de haine chez les hommes ».

Extrait de la lettre d’Einstein:
« L’appétit de pouvoir que manifeste la classe régnante d’un État contrecarre une limitation de ses droits de souveraineté. Cet « appétit politique de puissance » trouve souvent un aliment dans les prétentions dont l’effort économique se manifeste de façon matérielle. Je songe particulièrement ici à ce groupe que l’on trouve au sein de chaque peuple et qui, peu nombreux mais décidé, peu soucieux des expériences et des facteurs sociaux, se compose d’individus pour qui la guerre, la fabrication et le trafic des armes ne représentent rien d’autre qu’une occasion de retirer des avantages particuliers, d’élargir le champ de leur pouvoir personnel »

En reprenant certains points de Considérations actuelles sur la guerre et la mort (1915) et de Malaise dans la culture (1930), Freud répond qu’il préfère envisager les relations « du droit et de la violence »: le droit étant « la force d’une communauté », il ne peut lui-même « s’exercer sans violence ». La Société des nations susceptible de représenter une prévention contre la guerre « demeure impuissante, sinon sur le plan des idées ». Quant à la pulsion de haine évoquée par Albert Einstein, elle rejoint chez Freud sa théorie de la pulsion de mort: « La pulsion de mort devient pulsion de destruction en se tournant, au moyen d’organes spécifiques, vers l’extérieur, contre les objets. L’être vivant préserve pour ainsi dire sa propre vie en détruisant celle d’autrui ». Selon Alain de Mijolla, Freud reconnaît n’avoir pas grand chose à proposer : « Nous sommes des “pacifistes” pour des raisons organiques : nous sommes formés par le long processus de l’évolution de la culture », dit-il (le développement culturel est un processus organique, précise-t-il plus loin). Et en attendant que les autres hommes aussi « deviennent pacifistes », il « est permis de nous dire », écrit-il, que « tout ce qui promeut le développement culturel œuvre du même coup contre la guerre »

 

La société des individus
1987
Norbert Elias

L’idée centrale qu’Elias développe est que les individus sont liés les uns aux autres par des liens de dépendance réciproque et que ceux-ci sont comme la matrice constitutive de la société.

L’idée moderne de l’individu – cet idéal du moi qui veut exister par lui-même – n’est apparue en Occident qu’au terme d’un long processus, qui est indissociable de la domination des forces de la nature par les hommes et de la différenciation progressive des fonctions sociales.

Nous animons des Café Philo une fois par mois à Neuilly-Plaisance.

Durée 1h30

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