Thème :

La pensée permet-elle d’éviter le mal ?

Qu’est-ce que penser ? 

Penser vient du bas latin « pensare » (en latin classique : peser, comparer).

Dans le Théétète, Platon définit la pensée  comme « discours que l’âme se tient à elle-même sur les objets qu’elle examine ». La pensée est définie comme un dialogue de la raison avec elle-même.

La pensée est souvent opposée à la volonté et au sentiment.

Nous sommes ainsi fait que nous aurions plus de 6000 pensées par jour, soit 4 à 5 la minute. Il suffit d’essayer de méditer pour saisir l’ampleur de ce phénomène. Nous ne sommes pas responsables de nos pensées, mais nous sommes responsables de ce que nous en faisons. Nous sommes responsables de nos actes.

Ici, nous parlerons de la pensée  élaborée, construite autour d’un sujet de réflexion.

Descartes (deuxième méditation) dit que penser, c’est aussi bien douter, comprendre, vouloir, porter des jugements qu’imaginer ou sentir. La pensée se confond pratiquement avec la conscience.

Kant en revanche réserve l’usage du mot « pensée » à la désignation des facultés qui rendent possible la connaissance élaborée : connaitre par concept et juger. La pensée est aussi ce qui caractérise l’homme et lui donne sa dignité.

Pour Pascal, « l’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant ».

Heidegger, pour sa part, refuse d’identifier la pensée à la raison. Si « la science ne pense pas », c’est parce qu’elle veut expliquer mais non pas comprendre. Dans Qu’appelle-t-on penser ?, il invite son lecteur à apprendre à penser en élargissant son horizon au-delà du discours strictement rationnel pour interpréter le monde plus poétiquement, comme le faisaient les philosophes avant Socrate ou les sages des traditions non occidentales (pensée chinoise, indienne…).

Apprendre à penser :

Comment pense-t-on au 21ème siècle ? Sollicités par les réseaux sociaux, bombardés d’informations, a-t-on encore le temps et l’envie de se poser, de ralentir et de penser par nous-mêmes ?…

La société cherche à nous faire consommer des produits dont on n’a pas forcément besoin. La pensée, un « acte » qui empêcherait d’acheter ce dont on n’a pas besoin ?

Le « brainrot » « pourriture du cerveau»est un terme familier d’origine anglaise utilisé pour décrire le contenu Internet considéré comme de faible qualité ou de faible valeur, ou les effets psychologiques et cognitifs négatifs causés par l’exposition à celui-ci. C’est un mot à la mode chez les jeunes.

Marcher pour penser : souvent les philosophes ont été des marcheurs.

Lire pour bien penser. La lecture aide à vivre et à penser. La lecture nous nourrit. Mais on peut aussi se perdre dans la lecture et oublier de vivre.

Le mal :

Du latin malum : souffrance

Opposé au Bien, le Mal désigne tout ce qui blesse l’individu et fait obstacle au bonheur. Le mal, c’est quand on fait souffrir l’autre.

On doit à  Leibniz (1646-1716) dans ses Essais de Théodicée, la distinction entre le mal métaphysique , le mal moral et le mal physique.

  • Le mal métaphysique lié à l’imperfection, à la mortalité, à la finitude de l’homme ;
  • Le mal physique, qui implique souffrance et qui, sauf masochisme, est toujours subi ;
  • Le mal moral, qui renvoie à la faute, au péché et qui est un mal commis.

Les philosophes ont d’abord cherché à  penser le mal en le relativisant. Ainsi, pour Leibniz, tout mal est un moindre mal qui se justifie dans une harmonie préétablie ; pour Spinoza, c’est seulement un mauvais rapport entre deux modes ; pour Kant, c’est un penchant auquel nul n’échappe mais qui ne ruine pas notre prédisposition au Bien ; pour Hegel, il s’agit du moment négatif d’un mouvement dialectique ; pour Nietzsche, d’une construction sémantique voulue par les faibles…

Mais les figures multiples du mal, souvent imprévisibles (comme en atteste ce qu’on appelle la « banalisation du mal » dans les systèmes totalitaires), ne font pas système, et par là, résistent à leur rationalisation. Le mal peut alors être défini comme « l’injustifiable », comme l’écart irréductible entre l’être et le devoir être. Scandale pour la pensée, défi pour la philosophie, l’expérience du mal incite moins, selon Paul Ricœur, à poser la question « d’où vient le mal ? », question finalement sans réponse ultime, qu’à se demander comment agir contre lui, car le mal n’a besoin que de notre inaction pour prospérer.

Poser philosophiquement la question de l’existence du mal revient à se demander si le mal a ou non, un « être ». En effet comme le souligne Étienne Borne,« Le propre du mal tient en ceci qu’il ne peut être nommé, pensé, vécu qu’en relation avec une certaine idée du bien ». Ces deux notions antagoniques sont à la fois « relatives », dépendant du temps et de la culture et « absolues » en ce que dans leur manière de se présenter aux hommes elles relèvent de l’« universel ». C’est ainsi que la plupart des sociétés valorisent l’amitié et l’amour et à l’inverse méprisent le meurtre et la cruauté.

La complexité du phénomène :
En principe, tout le monde s’accorde à peu près. Toutes les religions, toutes les législations ont les mêmes interdits fondamentaux : tuer, méchanceté, perversion, orgueil, mutiler (hormis à titre rituel) ou faire souffrir, mentir, etc. Le Décalogue, avec ses « Tables de la Loi », est l’exemple type de ces interdits fondamentaux visant à réduire le mal dans l’humanité. Ces interdits, suivant les religions considérées, s’appliquent soit uniquement aux membres de la même religion, soit à toute l’humanité.

En pratique, certaines situations amènent pourtant à s’interroger : ne faut-il pas parfois admettre et même faire un mal, dans une conception utilitariste, pour éviter un mal plus grand ? Un meurtre pour éviter une guerre ? Une guerre pour éviter un génocide ? Une torture pour éviter un attentat ?

« Un bien présent peut être la source d’un grand mal ; un mal, la source d’un grand bien. » — Denis Diderot, Éloge de Richardson (1762)

Combattre le mal :

L’occident a été nourri de morale judéo-chrétienne, et de la notion du péché et de la culpabilité.

Pour Saint Augustin (354-430), l’homme s’est détourné de Dieu en commettant le péché. Pour  Saint Augustin,  Dieu a donné à l’homme le libre arbitre pour qu’il en fasse un bon usage. Étant libre, l’homme peut mal agir (contre la volonté divine), tomber dans le péché et être responsable de sa chute. 

Pour les philosophes athées,  le mal n’est plus une faute originelle.

La shoah repose la question « Le mal ne se situe-t-il pas au cœur de l’homme ? »

La banalité du mal : Hannah Arendt a montré à l’occasion du procès d’Eichmann dans son livre « Eichmann à Jérusalem », « comment tel système ou telle institution immunise ses membres contre la réalité de ce qui est commis et contre l’inhumanité de ses codes, et les rend complices de leur oppression mutuelle »

La banalité du mal n’est pas centrale dans l’œuvre d’Arendt. De plus le principe de la banalité du mal a été remise en cause chez Eichmann : certains disent qu’il a très bien mimé la banalité du mal, mais en fait il était partie prenante et très investi dans la solution finale.

Le dessin

 

 Vladimir Janlélévitch

La philosophie morale, à laquelle Jankélévitch a consacré la plus grande partie de sa vie et de son œuvre, est empreinte par l’idée de fragilité. La bonté et la sincérité, nos qualités les plus précieuses, sont, selon lui, perpétuellement menacées par la mesquinerie de l’être humain, qui a cette capacité monstrueuse de piétiner tout ce qu’il fait de mieux.

« Printemps » est l’un des mots qui revient le plus dans ses ouvrages. Il désigne la nouveauté mais aussi la dimension éphémère de la beauté, semblable à cette rose qui ne fleurit « qu’une matinée ». Le philosophe le martèle sans cesse : les belles choses ne durent jamais. C’est ce qui fait le tragique de l’existence.

Très tôt, Jankélévitch a appris à aimer le beau. Né le 31 août 1903 à Bourges, il est le fils de deux médecins russes et juifs, Anna Ryss et Samuel Jankélévitch. La Seconde Guerre mondiale vient violemment déchirer sa vie d’homme, de professeur et d’intellectuel. Le « firmament » des valeurs est « déchiré », écrira-t-il plus tard, dans Le Mal. Il sort de la guerre désillusionné et stupéfait.

Le scandale ultime, le mal absolu de la Seconde Guerre mondiale, il ne l’excusera jamais : « Le pardon est mort dans les camps de la mort. » Il dénoncera dès lors, et avec virulence, l’« amnésie morale » de ceux qui ont excusé les bourreaux par lâcheté, pour se délester de l’« encombrant » souvenir de la Shoah. « Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, c’est-à-dire ne peuvent pas être prescrits ; le temps n’a pas de prise sur eux », assène-t-il.

À ce mal imprescriptible s’ajoute un autre, plus communément partagé : le goût de l’être humain pour le mensonge, l’ambiguïté et le malentendu. « Les hommes n’ont pas le courage de dénoncer eux-mêmes l’équivoque, puisqu’ils ne détestent pas vivre dans la laideur, l’ordure et le mensonge », regrette Jankélévitch. Nous voulons tous sauver les meubles, éviter les fâcheries, quitte à évoluer dans une illusion trouble, parfois dangereuse, qui arrange tout le monde. Comme un « amphibien », l’humain patauge dans « les marécages » putrides du compromis, sans courage ni grandeur d’âme. Le philosophe forge même un mot pour décrire cette petitesse de l’âme, la « micropsychie ». Une définition de l’espèce humaine peu flatteuse se fait jour : l’Homme, dit-il, est un « démiurge lilliputien, malveillant et borné, intéressé et sot, vicieux et menteur ; menteur surtout, et assez semblable à un nain méchant ».

Jankélévitch forge une philosophie morale que l’on peut résumer en trois points.

D’abord, une conception intransigeante de la mauvaise action. Lorsqu’on agit mal, on veut réparer ce que l’on a fait, revenir en arrière, remettre les compteurs à zéro. Pour Jankélévitch, ce désir est illusoire. Certes, « on peut défaire la chose faite », mais l’on ne peut jamais défaire « le fait d’avoir fait ». Cette conception de la morale exige la responsabilité la plus rigoureuse.

Nos accès de violence et nos emportements les plus cruels font partie de nous, tout autant que les qualités que nous aimons mettre en avant. « On n’est pas responsable de sa beauté, de son intelligence ou de sa force, mais on est responsable de sa bonté », résume le philosophe.

Reprenant à son compte le mot de Bergson – « N’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font » –, Jankélévitch insiste ensuite sur le primat de l’action sur la parole. Nul ne sert d’établir des théories si l’on n’agit pas. À ce titre, il en veut à tous ceux qui, bien au chaud pendant la guerre, ont continué de vivre tranquillement leur vie d’intellectuel. Sartre, « néorésistant du café de Flore » qui s’est « engagé à s’engager » en faisant « des tournées de conférences », n’est pas épargné.

Jankélévitch promeut enfin l’importance de la pureté de l’intention. Une action bonne exécutée sans volonté de faire le bien ne vaut pas un sou. Il faut croire en ce que l’on fait. Et faire ce à quoi l’on croit. « Si le cœur n’y est pas, tout sonne faux, tout est vicié, faussé, conventionnel et de mauvais aloi », lance-t-il. La sincérité est la seule valeur capable de garantir la paix, de mettre fin aux petites brouilles et aux grands conflits qui détruisent et gangrènent la vie.

Il définit ainsi sa méthode : « Mon projet philosophique est une manière de philosopher. C’est-à-dire d’essayer de penser jusqu’au moment où la pensée se brise sur des choses difficiles à saisir ». Selon lui, tout penseur est semblable à « un papillon », qui, pour connaître une flamme, s’en approche « au plus près ». Il est parfois nécessaire de « frôler sa chaleur brûlante et littéralement jouer avec le feu », de passer par des dédales et des détours, de plonger par des chemins de traverse, afin d’accéder à cette pensée profonde et chatoyante. « Quel acrobate il faut être pour danser sur le fil invisible de la vérité ! » s’exclamera-t-il.

Eléments de conclusion : 

Comment combattre le mal ? Comment éviter le mal ?

  • Empathie, Reconnaitre l’autre comme un sujet et non comme un objet.
  • Education et s’informer  (la connaisance de l’histoire, le devoir de mémoire)
  • Connaitre notre nature humaine : si nous sommes des êtres de raison, nous sommes aussi soumis à la passion, nous pouvons être emportés par des élans collectifs qui soudent un groupe contre un autre, qui transforment la peur de l’autre en tentative de destruction (les génocides). L’autre y est deshumanisé.
  • S’engager, militer, agir : lorsqu’il n’y a plus de projet collectif promettant une amélioration de la vie pour chacun, quand l’injustice domine, notamment par le creusement des revenus entre les très riches et le reste de l’humanité, quand l’espoir d’une vie meilleure s’éloigne, quand l’insécurité devient un sujet de préoccupation nationale, il est temps de méditer cette phrase de Gandi : « Celui qui voit un problème et ne fait rien, fait partie du problème. »

Liens : 

En 2025, des nouvelles du fascisme : un podcast de 40 minutes avec Johann Chapoutot – cliquer ici

En désignant les responsables de l’arrivée du parti nazi au pouvoir, on acquiert une compréhension des convergences d’intérêts entre le fascisme et le système économique d’exploitation capitaliste. C’est en faisant ce constat qu’on parvient à décrire avec précision le glissement réactionnaire actuel. Johann Chapoutot publie « Les Irresponsables, Qui a porté Hitler au pouvoir ? » (Gallimard) et permet de répondre au moins partiellement à la question des conditions de possibilité du fascisme.

Les citations :

  • Devenir fou est parfois une réponse appropriée à la réalité. Philipp K. Dick
  • Il le faut avouer, le MAL est sur la terre, Son principe secret ne nous est point connu.  Voltaire “Poème sur le désastre de Lisbonne” (1756)
  • Nous sommes rarement en mesure de nous rendre compte à quel point le négatif sert à produire le positif, à quel point le mal engendre le bien. Henry Miller
  • Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui coopère avec lui. Martin Luther King
  • On a vu, on voit, et l’on verra toujours le mal en ce monde succéder au bien, et le bien remplacer le mal ; et toujours l’un sera la cause de l’autre. Nicolas Machiavel
  • Le mal se déguise souvent sous l’apparence du bien Nicolas Machiavel
  • On ne fait jamais assez de bien, mais toujours le mal une fois de trop. Vladimir Jankelevitch
  • Nous sommes nous-mêmes responsables de nos maux. Nous sommes les héritiers du passé et les maîtres du futur. Il n’y a pas de « bien » et de « mal » en soi, il y a des actes et des pensées qui conduisent à la souffrance, et d’autres au bonheur. Matthieu Ricard
  • Si nous baissons les bras, nous sommes complaisants envers les mauvais traitements, ce qui les rend encore plus oppressifs. Rosa Parks
  • C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. Hannah Arendt
  • Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille. Hannah Arendt
  • Un bien présent peut être la source d’un grand mal; un mal la source d’un grand bien. Denis Diderot, Eloge de Richardson (1762)
  • Celui qui voit un problème et qui ne fait rien, fait partie du problème. Mahatma Gandhi
  • Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien. Edmund Burke

Bibliographie : 

 

  • Hannah Arendt, « Eichmann à Jerusalem“ : 

« Parler de camps de concentration en terme « d’administration » et des camps d’extermination en terme d’ « économie » était typique de la mentalité SS. « 

« Il faisait son devoir, répéta-t-il mille fois à la police et au tribunal ; non seulement il obéissait aux ordres, mais il obéissait aussi à la loi. » (p. 253)

« L’ennui avec Eichmann, c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n’étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, terriblement et effroyablement normaux. Du point de vue de nos institutions et de nos critères moraux de jugement, cette normalité était beaucoup plus terrifiante que toutes les atrocités réunis, car elle supposait (…) que ce nouveau type de criminel (…) commet des crimes dans des circonstances telles qu’il lui est pour ainsi dire impossible de savoir ou de sentir qu’il fait le mal. » (p. 477)

Lire également l’entretien avec Myriam Revault d’Allones 

  •  Paul Ricœur, « Le Mal : Un défi à la philosophie et à la théologie »,

 

  • Vladimir Jankélévitch « Le mal », Cahiers du Collège philosophique, Paris Collège philosophique

 

  •  « Le prince » Machiavel

« Un homme qui veut être parfaitement honnête au milieu de gens malhonnêtes ne peut manquer de périr tôt ou tard. »

« Il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est propre aux hommes, l’autre nous est commune avec les bêtes. »

Nous animons des Café Philo une fois par mois à Neuilly-Plaisance.

Durée 1h30

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