Thème :

Existe-t-il une sagesse populaire  ?

La sagesse 

  • Du grec Sophia qui désigne à la fois le savoir théorique, l’habileté et le discernement.

  • Latin : Dérive du verbe sapere (« avoir du goût », puis « être intelligent, savoir, comprendre »). C’est la même racine que  le mot latin sapientia (sagesse, science).

Selon Platon, une des 4 vertus cardinales : la sagesse (ou prudence), le courage (ou force), la tempérance et la justice.

La sagesse chez Descartes est une connaissance parfaite de toutes les choses que l’homme peut savoir, servant à la fois de guide pour la conduite de la vie et de terme ultime à la recherche scientifique.

Dans le domaine de la philosophie, la sagesse représente un idéal de vie vers lequel tendent les philosophes, « amoureux de la sagesse », qui « pensent leur vie et vivent leur pensée », à travers le questionnement et la pratique de vertus.

Les philosophes grecs différenciaient la sagesse théorique (sophia) de la sagesse pratique (phronèsis) : la vraie sagesse serait la conjonction des deux.

Le calme et la modération apparaissent fréquemment comme composantes de la sagesse dans les définitions académiques. L’usage retient parfois ces seules qualités lorsqu’il qualifie une personne de sage, comme pour un enfant lorsqu’il est obéissant et tranquille.

La sagesse s’acquiert après des épreuves. Les sages montrent la route aux autres.

Chez les philosophes grecs ou dans la tradition orientale, la sagesse est l’idéal de la vie humaine.

Là où Descartes cherche une certitude mathématique et scientifique pour guider l’esprit, la phronésis aristotélicienne accepte l’incertitude  et propose un art du discernement fondé sur l’expérience.

Au XIIIe siècle, Saint Thomas d’Aquin réalise une synthèse dans sa Somme théologique (Secunda Secundae, Questions 47 à 56) en fusionnant l’approche philosophique d’Aristote (phronésis) et l’approche rhétorique et politique de Cicéron (prudentia).

Le sens moderne du mot « prudence » (éviter les risques, ne pas prendre de décision dangereuse) est un appauvrissement et un contresens radical par rapport à la phronésis d’Aristote. Ce glissement s’est opéré en trois grandes étapes historiques :

 • La rupture de la Modernité (Machiavel et Hobbes) : Au XVIe et XVIIe siècles, la philosophie politique rompt avec l’idée d’un bien moral ultime (eudaimonia). Chez Machiavel, la prudence devient le calcul politique pur, l’art de s’adapter à la fortune pour conserver le pouvoir. Chez Hobbes, la raison humaine passe d’une quête du Bien à un outil de calcul pour survivre. La prudence se réduit à la prévoyance des dangers pour assurer sa propre sécurité.
• Le virage utilitariste et moral (Kant) : Emmanuel Kant sépare radicalement la morale de la prudence. Pour Kant, la morale relève du devoir absolu (l’impératif catégorique). La prudence, elle, n’est qu’un ensemble de conseils pragmatiques pour atteindre le bonheur matériel. Elle devient un calcul d’intérêt personnel, perdant toute dignité proprement éthique.
• L’ère technique et assurantielle (XXe-XXIe siècles) : Aujourd’hui, la prudence a été absorbée par la gestion du risque et le domaine juridique (comme le principe de précaution).

La sagesse populaire

La sagesse populaire désigne parfois le « bon sens » ou la capacité à faire des choix apparemment justes, une sagesse pratique de la vie qui ne se fonde pas nécessairement sur des préceptes philosophiques ou religieux.

Il y a  une sagesse populaire concrète  pour la vie de tous les jours : des dictons sur le temps fondés sur l’observation de la nature, des  dictons paysans sur l’agriculture. Au moyen-âge, la France était 100% rurale.

Avec les lumières au 18ème siècle, on a défini une sagesse du peuple pouvant se gouverner.

Le peuple « Collectivités humaines et politiques régies par des lois ou des coutumes communes » est à distinguer de la population qui était un ensemble d’individus qui résident sur un même territoire

Un peuple c’est une communauté organisée selon certaines lois et certaines traditions.

Depuis Hobbes la philosophie moderne pense le peuple comme une réalité essentiellement politique.

Dans « Du contrat social » (1762), Rousseau théorise le concept de peuple qui ne désigne pas une simple foule ou une masse passive, mais un corps politique vivant, souverain et indivisible formé par l’association volontaire des citoyens.

Rousseau attribue aux membres du peuple un double statut indispensable pour préserver la liberté civile :
• Ils sont Citoyens lorsqu’ils participent activement à l’autorité souveraine (ils votent les lois).
• Ils sont Sujets lorsqu’ils se soumettent aux lois de l’État qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer.

Pour que le peuple puisse exercer sa souveraineté de manière directe, Rousseau soutient que le contrat social n’est pleinement réalisable que dans de petites sociétés (comme la République de Genève de son époque ou la Corse). Dans les grands États, le peuple perd sa cohésion et le gouvernement tend inévitablement à abuser de son pouvoir.

La démocratie

La démocratie (du grec demos, le peuple, et kratos, le pouvoir) désigne un régime politique où la souveraineté appartient à l’ensemble des citoyens. Son principe fondamental, formulé de manière universelle par Abraham Lincoln, est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».

La démocratie suppose la loi de la majorité, la liberté des individus, le respect des droits de l’homme et l’égalité des citoyens, que le libéralisme limite en fait à l’égalité des droits et que la pensée socialiste veut étendre à l’égalité des conditions sociales.

Pour Claude  Lefort la démocratie n’est pas seulement une forme instituée, elle se définit aussi par l’acceptation du conflit et de l’épreuve de l’incertitude. Claude Lefort est un philosophe du 20e siècle qui a été l’élève de Merleau Ponty.

Le dessin

La foule – Le peuple

Dans certaines situations, l’intelligence collective surpasse celle des individus isolés, y compris des experts. Popularisé par le statisticien Francis Galton puis par l’essayiste James Surowiecki, ce concept repose sur l’agrégation des jugements.

Emile Servan-Schreiber  présente la recette de l’intelligence collective :

  • Tout le monde peut avoir raison, même quand chacun se trompe.
  • Plus on est, meilleur on est.
  • La diversité et l’expertise sont interchangeables et complémentaires.
  • Intelligence collective = diversité + indépendance + agrégation.

Les mathématiques de la sagesse des foules : Le jugement imparfait de chacun comprend à la fois des informations et des erreurs, mais les gens ne faisant pas les mêmes erreurs, les plus grosses erreurs s’annulent.

Néanmoins, sous l’effet de la contagion émotionnelle ou de la pression sociale (conformisme), la foule peut perdre tout discernement. Comme l’ont souligné les psychologues des foules (Gustave Le Bon), l’anonymat au sein d’un grand groupe favorise parfois l’impulsivité, la violence ou la panique collective. Lorsque la densité physique devient critique (au-delà de plusieurs personnes par mètre carré), le libre-disant s’efface même au profit de lois purement physiques et mécaniques.

L’expérience montre le rôle fondamental du leader et conforte ces deux proverbes :

  • Au chef, il faut des hommes, aux hommes, il faut un chef. (proverbe africain) On peut mettre « guide » à la place du mot « chef » si on veut.
  • Le ciel n’a pas deux soleils, le peuple n’a pas deux souverains. (proverbe chinois)

Leadership

Les 5 grands principes universels du leadership :

• Donner du sens et fixer des objectifs clairs : Un bon leader sait formuler une vision stratégique précise. Il explique le pourquoi des actions pour susciter l’engagement volontaire plutôt que l’obéissance forcée.

• Diriger par l’exemple (Crédibilité) : Incarner les valeurs de l’organisation au quotidien est indispensable. Le leader applique à lui-même les exigences qu’il impose aux autres pour gagner leur confiance.

• Favoriser l’autonomie et le développement : Au lieu de micro-manager, le leader délègue et offre le cadre nécessaire pour faire grandir les compétences de ses collaborateurs. Il agit comme un facilitateur ou un coach.

• Pratiquer une communication transparente : Cela implique une écoute active des besoins du terrain ainsi qu’un système de feedback régulier (reconnaissance des succès et ajustements constructifs).

• L’Intelligence Émotionnelle : L’empathie et la gestion de ses propres émotions permettent de désamorcer les conflits et de bâtir un climat de sécurité psychologique favorable à l’innovation.

Les proverbes

Nous avons constaté l’importance des proverbes et dictons dans la sagesse populaire et aussi qu’ils pouvaient être parfaitement contradictoire : on dit  » L’union fait la force » mais aussi « On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même ».

Quelques proverbes africains : 

  • Quand on est au milieu du fleuve, on n’injurie pas le crocodile.
  • Si en te baignant tu as échappé au crocodile, prends garde au léopard sur la berge.
  • Que celui qui n’a pas traversé ne se moque pas de celui qui s’est noyé.
  • Un vieillard qui meurt, c’est comme une bibliothèque qui brûle. (Amadou Hampâté Bâ)
  • Au chef, il faut des hommes et aux hommes, un chef.
  • Ce n’est pas la veille du marché que l’on nourrit sa poule.
  • Si tu portes un vieillard depuis l’aube et que le soir tu le traînes, il ne se souvient que d’avoir été traîné.
  • Le feu qui te brûlera, c’est celui auquel tu te chauffes.
  • Ne pile pas ton mil avec une banane mûre.
  • On est plus le fils de son époque que le fils de son père.
  • Pour qu’un enfant grandisse, il faut tout un village.
  • Lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens.
  • Le serpent a beau courir, il ne va pas plus vite que sa tête.
  • Celui qui a été mordu par un serpent se méfie d’une chenille
  • Un morceau de bois a beau séjourner dans l’eau., il ne deviendra pas un caïman.

Sagesse populaire et politique

Pourquoi les politiques confisquent ils si vite le pouvoir ?

Pourquoi se méfient-t-ils autant du peuple ?

Sous la 5ème république, c’est à dire depuis 1962, il n’y a eu que 10 référendums, dont seulement QUATRE depuis 40 ans ! Le dernier date de 2005 sur la ratification du traité établissant une Constitution pour l’Europe. Le non l’ayant emporté, le traité de Lisbonne, est créé pour remplacer ce traité constitutionnel. Il reprend la majorité des changements qui se trouvaient dans le traité constitutionnel, mais sous forme d’amendements. Son principe est arrêté le 23 juin 2007 lors du Conseil européen de Bruxelles et son texte approuvé par le Conseil européen de Lisbonne le 19 octobre 2007. EXIT le peuple !!

Peut-on s’étonner alors de la crise démocratique que nous connaissons ?

Il y a en France une demande de référendums, une demande que l’avis des citoyens soit écouté : La convention citoyenne pour le climat avait suscité des espoirs, les cahiers de doléance des gilets jaunes n’étaient pas destinés pour celles et ceux qui s’étaient donné la peine d’y participer à finir au fond de placards. Quand au référendum d’initiative populaire, sa mise en oeuvre semble verrouillée.

« Ce qui fut longtemps sagesse populaire, morale ancestrale, bon sens paysan et qui pouvait alors suffire pour constituer un esprit sain, a disparu sous les effets conjugués de l’information de masse, d’abord avec la télévision, ensuite avec la prolifération numérique. Jamais l’illettrisme n’a été autant haut-de-gamme, concernant parfois plus les diplômés que ceux qui ne le sont pas, tant le bourrage de crâne idéologique fait sa loi depuis plus d’un demi-siècle. » Michel Onfray  « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité », Éléments n°157, octobre 2015

Existe-t-il une sagesse populaire  ?

On a bien du mal à définir une sagesse populaire autre que sur le concret, l’expérience.

On arrive vite à la sagesse tout court et aux représentations politiques dans lesquelles l’objectif pour les dirigeants semble d’éliminer le peuple. Le pouvoir au peuple peut être qualifié très vite par les politiques « d’appel à la sédition », de gauchisme , etc.

Les pouvoirs auraient-ils peur du peuple ?

Il y a beaucoup de sagesse dans les proverbes, dans les contes et fables également.

Il y a une face sombre à la sagesse populaire. Le nazisme était présenté comme « le ressenti simple du peuple ». Le peuple peut-être manipulé. Johann Chapoutot a mis en lumière plusieurs processus clés de cette manipulation :  

La substitution de la loi par le « sain sentiment populaire ». Dès son arrivée au pouvoir, le régime nazi a méthodiquement détruit l’État de droit en remplaçant les concepts juridiques universels par le « gesundes Volksempfinden » (« le sain sentiment populaire » ou « bon sens du peuple »).

Le mythe de la communauté du peuple (Volksgemeinschaft) – La propagande nazie a exploité le désir très simple et légitime de solidarité, de sécurité et d’égalité sociale d’une population traumatisée par la crise économique de 1929 et la défaite de 1918.

Le culte de la terre et du sang. Le nazisme a flatté le conservatisme rural et la méfiance populaire à l’égard de la modernité urbaine, de l’intellectualisme et du capitalisme financier cosmopolite.Le nazisme démontre de manière dramatique comment un régime totalitaire peut capturer le « ressenti simple du peuple ». En flattant le bon sens apparent, en simplifiant à l’extrême des problèmes complexes (attribuer la crise à un seul complot) et en court-circuitant la réflexion intellectuelle par l’émotion brute, les nazis ont transformé ce qui aurait pu être une sagesse populaire en un outil de conformisme aveugle et de barbarie collective.

Plus jamais ça, ont dit les créateurs de l’Europe… Les leçons de l’histoire peuvent-elles être tirées ? L’histoire  n’est-elle qu’un perpétuel recommencement ? Que nous disent les montées du populisme dans de nombreux pays ?

Pour vivre en démocratie, il faut des démocrates, des citoyens. Or « ON » a transformé les gens en consommateurs-clients.

Les citations :

    L’homme est la seule créature qui refuse d’être ce qu’elle est. Albert Camus – “L’Homme révolté”

    La jeunesse est le temps d’étudier la sagesse, la vieillesse est le temps de la pratiquer. Jean-Jacques Rousseau / Les rêveries du promeneur solitaire

    Celui qui se livre à des méditations claires trouve rapidement la joie dans tout ce qui est bon. Il voit que les richesses et la beauté sont impermanentes et que la sagesse est le plus précieux des joyaux. Bouddha

    Les sages en font trop et les autres pas assez. Zhu Xi

    Bibliographie : 

    • Les héros de la sagesse – Roger Pol Droit

    • Le désenchantement du monde – Marcel Gauchet

    L’histoire des sociétés humaines montre que la religion a toujours été un double langage : un langage de l’identité collective (qui définit qui nous sommes) et un langage du pouvoir (qui légitime qui commande). Ce mécanisme est constant depuis l’aube des civilisations, car il répond à une nécessité anthropologique : donner un sens à la communauté et fonder l’autorité.

    • Mini encyclopédie des proverbes et dictons de France – Jean-Yves Dournon

    • La tyrannie du présent – Pierre Rosanvallon

    Nous animons des Café Philo une fois par mois à Neuilly-Plaisance.

    Durée 1h30

    Inscription :