Thème :

A quoi sert la peur ?

Les philosophes ont assez peu traités ce thème. Ils ont plutôt parlé de l’angoisse.

Montaigne (  18ème chapitre du premier livre des Essais) parle de la peur. Il n’en tire aucune leçon, sinon que la peur est bien réelle et peut prendre plusieurs formes mais surtout qu’il n’est aucune autre passion « qui emporte plutôt notre jugement hors de sa due assiette ». C’était bien vu que la peur nous empêche de raisonner ! Montaigne obeserve ce qui se passe lorsq’uon a peur.

LUCRÈCE (v. 94-55 av. J.-C.) : On peut se débarrasser de la peur, notamment de celle qui nous saisit face à la mort. La mort n’est qu’une désagrégation d’atomes, et aucun châtiment ne nous attend. Au contraire, la peur de l’avenir nous empêche de jouir du présent, et « l’inutile crainte des dieux tourmente la vie des mortels ». Une saine philosophie nous en débarrasse aisément.

THOMAS HOBBES (1588-1679) : Selon Hobbes, au contraire, la peur de mourir nous pousse à nous défendre des attaques d’autrui. Mais cet état de peur permanente devient insupportable. C’est pourquoi nous préférons qu’une autorité souveraine assure notre sécurité par la peur du châtiment. Mieux vaut savoir qui peut nous punir que de vivre dans l’angoisse perpétuelle et diffuse.

BARUCH SPINOZA (1632-1677) : Contre Hobbes, Spinoza pense que la peur n’est jamais un bon moteur pour la vie, car elle amoindrit notre puissance d’être. Elle permet surtout aux dirigeants et aux prêtres de maîtriser les hommes « afin qu’ils combattent pour leur servitude ». Elle est « la véritable cause de la superstition » qui empêche les hommes d’agir et les incline même à se haïr.

L’angoisse : 

 Pour Irvin Yalom, l’angoisse veut devenir une peur. Nous passons de l’angoisse du rien, traumatisante à une peur de quelque chose pour laquelle nous pouvons mettre en place des  mécanismes de protection.

Heidegger fait aussi une distinction entre peur et angoisse. La peur a un objet, on sait toujours de quoi l’on a peur, alors que l’angoisse serait sans objet, indéterminée, sans représentation. Heidegger déclare en effet que l’angoisse ne sait pas devant quoi elle s’angoisse.

Etymologie :

Tremor (qui a donné trembler), est une forme de peur pour les Latins. Tremor signifie au départ le frisson, le vacillement, (tremor ignis : le vacillement de la flamme), puis le déséquilibre, qu’on retrouve dans « tremblement de terre ». C’est à la fois ce qui tremble et fait trembler.

Terror, mot masculin employé comme synonyme de panique, désignait un mouvement collectif : on parle de terror in exercitu.

La peur, c’est pavor. Or pavere veut effectivement dire « être frappé d’épouvante ». Avoir peur, cette fois, n’est plus trembler mais « être frappé ». Il apparaît que pavor provient de la même racine que pavire, qui signifie « battre la terre pour l’aplanir », et du verbe paver, « niveler la terre ». L’émotion pénible que l’on ressent à la vue d’un danger nous frappe, nous aplatit, nous nivelle, nous rend sans différence, sans singularité. Le latin populaire possède le verbe espaventere, rattaché au latin classique expavere : d’où sont venus épouvante, épouvantail, épouvantable et même épave !

En français, on dispose de nombreux termes (peur, frayeur, terreur, panique, angoisse), souvent employés les uns pour les autres

La peur, une émotion

La peur une des 4 émotions de base (les trois autres sont la joie, la colère et la  tristesse). S’y ajoute le dégout et la surprise d’après Paul Ekman

Du point de vue neurologique, la peur correspond à une activation de l’amygdale (système régulant nos actions face à la peur, formé de noyaux au niveau des lobes temporaux) qui induit un sentiment de danger imminent. Elle peut entraîner une inhibition de la pensée, et prépare l’individu à fuir ou se défendre.

«A l’heure actuelle, les neuroscientifiques connaissent bien les circuits de la peur dans le cerveau, explique Patrik Vuilleumier, professeur au Département des neurosciences fondamentales de la Faculté de médecine. Nous savons quelles aires sont mobilisées, nous connaissons l’enchaînement des réactions, les changements moléculaires qui interviennent, etc. L’amygdale représente une sorte de nœud central dans le circuit neuronal de la peur. C’est là en effet qu’est établie et gardée en mémoire l’association entre un stimulus extérieur et sa connotation positive ou négative.»

Pour la peur, il faut un déclencheur. La peur est une réponse à un stimuli, l’angoisse est plutôt un sentiment, il y a du ressassement dans l’angoisse

Henri Laborit a travaillé sur  le circuit de la peur. Il a écrit un livre « Eloge de la fuite » qui met en évidence les options qui s’offrent face à un danger : fuire, combattre ou se replier. Il a participé également au film « Mon oncle d’Amérique » d’Alain Resnais.

Charles Darwin décrivit ainsi les différentes manifestations de la peur :
« La peur est souvent précédée de l’étonnement, dont elle est proche, car les deux mènent à une excitation des sens de la vue et de l’ouïe. Dans les deux cas les yeux et la bouche sont grands ouverts. L’Homme effrayé commence par se figer comme une statue, immobile et sans respirer, ou s’accroupit comme instinctivement pour échapper au regard d’autrui. Le cœur bat violemment, et palpite ou bat contre les côtes… La peau est très affectée par une grande peur, nous le voyons dans la façon formidable dont elle sécrète immédiatement de la transpiration… Les poils sur la peau se dressent ; et les muscles superficiels frissonnent. Du fait du changement de rythme cardiaque, la respiration est accélérée. Les glandes salivaires agissent de façon imparfaite ; la bouche devient sèche, est souvent ouverte et fermée. » — Charles Darwin, L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux

Trois vidéos :

1) Comment un impala ne pouvant ni fuir ni combattre fait le mort (durée: ) 2 minutes39

https://www.youtube.com/watch?v=5Vm5Wfjlpsc&ab_channel=WorldWild

Les tremblements  lui permettent de réguler son système et de repartir (presque) comme si de rien n’était. La réaction corporelle des tremblements évite que le stress de l’évènement s’engramme dans le corps. Un des problèmes des stress post traumatiques chez les humains est qu’il n’y a pas régulation après le choc et donc le sentiment de crainte s’engramme dans le corps.

2) Henri Laborit – Vidéo de 6 minutes sur l’Inhibition de l’action :  https://www.youtube.com/watch?v=7WF_2EuTi38&ab_channel=ottokarl

3) Henri Laborit en 1976, au sujet des comportements humains et de la neurobiologie (27minutes 49) : https://www.youtube.com/watch?v=eUyszBZBWLQ&ab_channel=Radio-CanadaArchives

 

Le protocole  Six’C/6C ©

Quelqu’un en état de choc est parfois prostré, incapable de parler. Le protocole 6 C consiste à le reconnecter au présent e7un le reconnectant à son cortex préfontal. Autrement dit, à le mettre dans le concret de la raison, laissant de côté les émotions.

La méthode 6C réduit de moitié le développement de TSPT (Trouvles de stress post-traumatique). Cette méthode mise au point par l’armée israelienne est utilisée par l’armée américaine et se déplopie en France également

Le protocole se base sur six mots commençant par C : ‘‘Commitment » (engagement), ‘‘Cognition » (processus par lequel on acquiert la conscience des évènements et objets de son environnement). Mais aussi ‘‘Challenge » (défi), ‘‘Contrôle », ‘‘Continuité » et ‘‘Communication ».

Le protocole 6C se démarque des interventions psychologiques traditionnellement pratiquées en Europe lors des premiers secours. Lesquelles font appel au langage émotionnel. Ce qui, selon les scientifiques israéliens, peut être un facteur aggravant des symptômes de stress aigu et détresse. Et entraver le processus de résilience lors de la prise en charge de victimes. À l’inverse, le protocole 6c favorise exclusivement le volet cognitif de notre cerveau, plus précisément le cortex préfrontal. Il s’agit de questionner la victime, par exemple de lui donner un défi simple à réaliser et de l’impliquer dans le sauvetage.

En 90 secondes, on peut ainsi basculer la victime d’un état de choc et de sidération vers un fonctionnement efficace.

Le dessin

 

Les peurs collectives

La peur a un effet très fort sur les foules et ainsi est utilisée afin de contrôler les foules et les peuples. Dans les systèmes totalitaires ou dans l’esclavage traditionnel, l’objet de la peur est clairement identifié, il s’agit d’une menace de punition ou de mort en cas de désobéissance.

Dans les systèmes dits démocratiques où une telle menace n’est pas explicite, il importe plus de contrôler ce que pensent les gens, en déformant les informations des médias et avec des menaces plus abstraites ou même virtuelles.

La peur est également utilisée sous sa forme « terreur » à des fins politiques.

Dans le Crépuscule des idoles, Nietzsche accuse l’Église du Moyen Âge d’utiliser « le sentiment dépressif de la crainte » ainsi que « la douleur et les blessures » pour affaiblir et pervertir l’homme.

Libération – La peur un moyen de faire obéir les hommes (2009)  – https://urlr.me/cZKMj – Extraits :

La peur est en effet un moyen de faire obéir les hommes, voire de les humilier. C’est bien la peur que Kant exhorte les hommes à abandonner dans Qu’est-ce que les Lumières ? Raisonnez, n’obéissez plus, dit-il.

la peur a une dimension politique. Il était même convenu d’en faire une des lignes de démarcation entre les démocraties et les types de régimes politiques qu’on a coutume de lui opposer. Tandis que les dictatures, les régimes autoritaires et totalitaires appuient leur pouvoir sur la peur qu’ils entretiennent chez les citoyens, les démocraties étaient censées ne pas en avoir besoin pour gouverner. Or cette ligne de démarcation est de plus en plus fragile, pour ne pas dire brouillée. Impuissants à soulager les formes d’insécurité qui affectent le plus massivement les citoyens (la précarité de l’emploi, le chômage) les gouvernements concentrent leur action sur ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelle des «cibles de substitution», les délinquants, les «voyous», la «racaille» et, pour finir (ou pour commencer) les étrangers. Alarmer et inquiéter les électeurs, jouer de leurs émotions, alimenter leurs peurs est devenu à ce titre une recette commode pour des campagnes électorales, en mal de solutions.

Les faits divers

Dans son numéro de janvier 2025, le journal « La croix Hebdo »  fait sa couverture sur les faits divers : Pourquoi ils nous fascinent ? comment ils nous façonnent ?

63% des français disent suivre avec intérêt les faits divers. Comment expliquer cette attirance ?

Les faits divers  interrogent notre condition humaine. Ils font echo, chez nous tous, aux tiraillements entre pulsions et raison. Ils nous confrontent aussi aux questions sur la liberté, la culpabilité,la responsabilité. Les affaires les plus médiatiques nous renvoient à nos peurs les plus archaiques : la souffrance, la  perte d’un proche, notre propre mort.

Cela nous rappelle également la limite entre ce qui est permis et ce qui est interdit. La société a besoin de frontière morale, sans cela la cohésion est compromise. Nous ressentons un malaise quand un crime est non élucidé. C’est notre contrat social qui est mis en cause.

La transgression d’interdits fondamentaux nous confronte à la question du mal.

Nous tirons aussi des bénéfices psychiques : ouf, nous ne sommes pas la victime. Ouf, nous n’avons rien de commun avec le criminel (du moins c’est ce que nous nous racontons).

Le drame criminel coche toutes les cases du récit parfait : des personnalités antagoniques, des rebondissements, une élucidation finale. On retrouve aussi les trois piliers du théâtre classique : l’unité de lieu, l’unité d’action et l’unité de temps.

En revanche, le développement de la couverture médiatique des faits divers accroit le sentiment d’insécurité. Autre problème : l’avènement du tribunal médiatique.

Eléments de conclusion : 

Derrière la peur, il y a un grand désir de sécurité, voire un désir absolu de sécurité. 

La peur est utile : elle nous avertit d’un danger.

Il y a des peurs individuelles et des peurs collectives (Un état de peur assure le pouvoir du tyran)

Recherche de la peur par certains aventuriers (Le grand huit, les montagnes russes, la course automobile, les courses en montagne, etc…). Adrénaline, sensation d’être vivant.

La peur est contagieuse. Il y a des « nuances » dans la peur : cela va de la petite peur  à la  grosse peur jusqu’à la  panique.

La peur n’est pas l’inverse du courage. Le courage c’est d’avoir peur et de néanmoins agir malgré sa peur.  

 

Les citations :

La peur est une réaction. Le courage est une décision. Winston Churchill

 Le courage est le complément de la peur. Un homme qui est sans peur ne peux être courageux. (Il est également un fou). Robert Anson Heinlein (écrivain américain de science-fiction)

 La peur a détruit plus de choses en ce monde que la joie n’en a créées. Paul Morand

 Les hommes, c’est comme les chiens, ça mord parce que ça a peur. Jean Anouilh

 Plus contagieuse que la peste, la peur se communique en un clin d’œil. Gogol

 La peur ne peut se passer de l’espoir et l’espoir de la peur. Spinoza

 Exposez-vous à vos peurs les plus profondes ; après cela, la peur ne pourra plus vous atteindre. Jim Morrison

 

Bibliographie : 

  • Jean Delumeau – La peur en occident – 1985

    https://www.babelio.com/livres/Delumeau-La-peur-en-Occident/937149

     Pourquoi ce silence prolongé sur le rôle de la peur dans l’histoire ? Sans doute à cause d’une confusion mentale largement répandue entre peur et lâcheté, courage et témérité.

     Rien n’est plus difficile à analyser que la peur et la difficulté s’accroit encore lorsqu’il s’agit de passer de l’individuel au collectif. Les civilisations peuvent-elles mourir de peur comme les personnes isolées ?

     Le voisin est d’autant plus redoutable que rien ne lui échappe. Son œil inquisiteur fouille votre existence à longueur de journée et d’année. (…) Dans l’univers d’aujourd’hui, le sentiment dominant entre voisins est l’indifférence ; dans celui de jadis, c’était la méfiance; donc la crainte. Aussi convenait-il de surveiller autrui et de se tenir en état d’alerte constante vis-à-vis de lui.

     

     

Nous animons des Café Philo une fois par mois à Neuilly-Plaisance.

Durée 1h30

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