A quoi sert de donner ?
Qu’est-ce qu’on donne ?
Du matériel et de l’immatériel. Citons :
- Amour, amitié.
- Temps : écoute, empathie
- Argent
- Joie, plaisir (un artiste qui se donne sur scène). L’artiste utilise son don pour se donner et donner au public
- Don d’organes
- Cadeaux. Par exemple, amener un cadeau lorsqu’on est invité. Dans certains pays, on amène une assiette remplie de mets. L’hôte nous rend une assiette remplie également.
A quoi sert de donner ?
Quelques réponses de nos participants :
- Quand on donne, on s’allège.
- Je donne pour faire plaisir et aussi je donne pour me faire plaisir. Le bénévolat et le syndicalisme ne sont pas purement altruiste, il y a des bénéfices secondaires, et tant mieux ! Un altruisme lucide, bienveillant et respectueux a une grande valeur.
- Donner crée du lien.
- Une société ne tient pas sans bénévolat. Aujourd’hui, beaucoup d’associations ont du mal à avoir des bénévoles.
- On donne aussi pour se faire protéger.
- Le monde vivant nous donne la vie. Nous avons une dette vis-à-vis du monde vivant.
Recevoir est parfois plus difficile que donner. Une majorité des participants préfèrent donner que recevoir. Il semble que recevoir est plus difficile que donner. Que se joue-t-il à ce moment-là ?
A quoi sert de ne pas donner :
- Se protéger.
- Des gens qui s’estiment lésés par le monde, par la vie vont refuser de donner.
- Des gens qui veulent devenir les plus riches : Garder le pouvoir, en acquérir toujours plus. Liu Cixin, né en 1963, chinois, auteur de science fiction a écrit une histoire où il ne reste qu’un propriétaire sur la terre qui possède tout.
Essai sur le don :
Dans cet essai paru en 1925, l’anthropologue Marcel Mauss met en lumière le mécanisme « Donner – Recevoir – Rendre »
À l’aide d’exemples empruntés à des sociétés diverses, l’auteur montre que le don est obligatoirement suivi d’un contre-don selon des codes préétablis. Dons et contre-dons, articulés autour de la triple obligation de « donner-recevoir-rendre », sont une forme de contrat social basé sur la réciprocité et créent un état de dépendance qui autorise la recréation permanente du lien social.
En s’intéressant ainsi aux « formes archaïques du contrat » émanant des échanges dons-contre-dons, Marcel Mauss cherche à mettre en évidence la nature du lien qui permet à ces sociétés d’exister.
Marcel Mauss se demande pourquoi un don entraine un contre-don. « Quelle force y a-t-il dans la chose qu’on donne qui fait que le donataire la rend ? » En analysant de cette manière les formes de l’échange dans les sociétés traditionnelles, Marcel Mauss invite le lecteur, en conclusion de son essai, à analyser les faits économiques des sociétés modernes de manière plus générale et à se rendre compte que les faits en question débordent du carcan de l’utilitarisme et des lois du marché.
Dans cet ouvrage, Marcel Mauss met en évidence que derrière des pratiques d’apparente générosité, gratuité et liberté se cache un cadre très strict de règles et codes sociaux qui oblige à donner, à recevoir et à rendre. Le refus de donner, recevoir ou rendre signifierait une rupture des rapports sociaux « Refuser de donner, négliger d’inviter, comme refuser de prendre, équivaut à déclarer la guerre ; c’est refuser l’alliance et la communion ».
Ne pas pouvoir rendre — ou ne pas pouvoir rendre à la hauteur de ce que l’on a reçu — c’est aussi se maintenir dans une position d’infériorité vis-à-vis du donateur.
On donne aussi pour éviter la guerre.
Le don est le départ d’une relation de réciprocité mais le contre-don est différé dans le temps. Mais il est, dans toute société possible, de la nature du don d’obliger à terme. Par définition même, un repas en commun, une distribution de kava, un talisman qu’on emporte ne peuvent être rendus immédiatement. Le « temps » est nécessaire pour exécuter toute contre-prestation.
Jacques T. Godbout et Alain Caillé nous disent que rendre sur le moment reviendrait à refuser le don et à le réduire à un simple troc : « Rendre immédiatement signifierait qu’on se dérobe au poids de la dette, qu’on redoute de ne pas pouvoir l’assumer, qu’on tente d’échapper à l’obligation, à l’obligeance qui vous oblige, et qu’on renonce à l’établissement du lien social par crainte de ne pouvoir être assez munificent à son tour ». Ce laps de temps nécessaire est celui de la dette qui maintient le lien social actif.
À de nombreuses reprises dans son œuvre, Marcel Mauss met de la distance entre les formes d’échanges archaïques et l’échange marchand de la société de marché : « On a vu combien toute cette économie de l’échange-don était loin de rentrer dans les cadres de l’économie soi-disant naturelle, de l’utilitarisme ».
Pour lui, l’économie de marché, très récente à l’échelle de l’histoire de l’humanité, ne trouve pas ces fondements dans le phénomène de l’échange-don archaïque : « Ce sont nos sociétés d’Occident qui ont, très récemment, fait de l’homme un « animal économique ». Mais nous ne sommes pas encore tous des êtres de ce genre. […] L’Homo œconomicus n’est pas derrière nous, il est devant nous ».
Influences de cet ouvrage : Cet essai est probablement un des textes les plus admirés de l’anthropologie
- Claude Lévi-Strauss parle du « caractère révolutionnaire » de cette œuvre : « pour la première fois dans l’histoire de la pensée ethnologique, un effort était fait pour transcender l’observation empirique et atteindre des réalités plus profondes » ;
- David Graeber, anthropologue reconnu de l’Université de Londres, parle de « la plus magnifique réfutation jamais écrite des hypothèses qui sont à la base de la théorie économique.
En savoir plus :https://fr.wikipedia.org/wiki/Essai_sur_le_don
La pensée de Mauss a également été prolongée et approfondie par le sociologue Alain Caillé, qui a fondé la Revue du Mauss, où M.A.U.S.S. est l’acronyme de « Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales ». En savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Revue_du_MAUSS
Les bénéfices du don
Génère du plaisir : les dons stimulent des zones cérébrales intervenant dans la sensation de plaisir ressentie à la suite d’une récompense, par exemple le striatum ventral et le cortex frontal orbital.
Fait ressentir des émotions positives : après avoir donné, les gens ressentent un surcroît d’émotions positives, supérieur à ce qu’ils éprouvent lorsqu’ils dépensent pour eux-mêmes. Le don est connu des psychologues pour générer chez le donateur une émotion agréable, une « douce chaleur » intérieure (appelée « warm glow » par les anglo-saxons).
Fait aimer sa vie : les gens qui donnent à des associations et des fondations sont en moyenne plus satisfaits de leur vie que ceux qui ne donnent pas. Et peu importe le montant. Selon une étude internationale, le seul fait de donner augmente la satisfaction de la vie autant … qu’un doublement de son salaire ! Et, à revenu égal, donner fait aussi se sentir plus riche…
Alimente un bien-être durable : donner contribue au bien-être psychologique en améliorant plusieurs de ses composantes essentielles, comme l’estime de soi, le sens de la vie, le sentiment de connexion aux autres ou celui d’avoir un impact sur les choses.
A contrario, certains n’aiment pas recevoir de cadeaux ( source :Psychologies magazine décembre 2025).
La crainte pathologique des cadeaux s’appelle la capitellophobie.
Les raisons avancées sont la peur d’être redevable, la crainte être au centre de l’attention et le refus des conventions.
Noël :
Que signifient ces échanges de cadeaux à Noël ? Que signifie cette fête ?
Cette tradition d’offrir des cadeaux pour Noël ou pour le Nouvel An remonte au XVIIe siècle dans le monde chrétien, les cadeaux étant essentiellement réservés aux enfants de notables et de souverains à cette époque. Il était cependant plus fréquent d’offrir des étrennes aux enfants des familles bourgeoises et aristocratiques, le transfert de cette pratique du début du mois de janvier au 25 décembre s’affirmant au XIXe siècle avec la transformation de la fête de Noël en célébration familiale. Cette coutume des cadeaux est largement reprise en dehors de tout contexte religieux. Aujourd’hui la réalité commerciale a transformé le cadeau de Noël en fondement économique majeur du commerce pendant les deux mois qui précèdent Noël, mais il s’y joue des rituels sociétals.
Pour l’anthropologue Gérald Berthoud, « La période de Noël, qui est très chargée cérémoniellement, possède une certaine intensité rituelle. Même si nous vivons fondamentalement dans une société marchande, il y a dans cet échange de cadeaux quelque chose qui est de l’ordre du don et qui est universel dans son principe: ils créent, maintiennent et consolident des liens; ils constituent en quelque sorte une matrice du social. »
En savoir plus : https://www.radiofrance.fr/franceculture/pourquoi-offre-t-on-des-cadeaux-a-noel-6015343
Le dessin :

Eléments de conclusion :
Cela commence à la naissance : nos parents nous donnent la vie.
On s’aperçoit également que toute société tient (aussi) par le don. Les échanges marchands ne suffisent pas. Nous ne sommes pas les individus purements individualistes et maximisant notre intérêt pécunier que le modèle marchand tente en permanence de nous imposer.
Il y a chez l’être humain un besoin de lien, de partage, de réciprocité qui font tenir nos sociétés.
Donner, recevoir, rendre sont des piliers indispensables à la vie en société.
Les citations :
On ne peut offrir qu’à ceux qui sont prêts à recevoir. Bernard Werber Nous, les dieux
Donner aux autres, sans rien attendre en retour et non de manière inconsidérée pour se faire plaisir ou aimer, est l’action qui rend le plus heureux. La seule chose qui peut rassembler les êtres sensibles est l’Amour. Dalaï Lama
Tout ce qui n’est pas donné est perdu. Rabindranath Tagore
Les gens qui nous donnent leur pleine confiance croient par là avoir un droit sur la nôtre. C’est une erreur de raisonnement ; des dons ne sauraient donner un droit. Friedrich Nietzsche / Humain, trop humain
Donner est un plaisir plus durable que recevoir ; car celui des deux qui donne est celui qui se souvient le plus longtemps. Nicolas de Chamfort
La façon de donner vaut souvent mieux que ce qu’on donne. Pierre Corneille
Donner un verre d’eau en échange d’un verre d’eau n’est rien ; la vraie grandeur consiste à rendre le bien pour le mal. Gandhi
Bibliographie :
Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques est le texte le plus célèbre de l’anthropologue Marcel Mauss. Il est constitué d’une introduction et de quatre chapitres :
Chapitre I – Les dons échangés et l’obligation de les rendre (Polynésie)
Chapitre II – Extension de ce système (libéralité, honneur, monnaie)
Chapitre III – Survivances de ces principes dans les droits anciens et les économies anciennes
Chapitre IV – Conclusion
Nous animons des Café Philo une fois par mois à Neuilly-Plaisance.
Durée 1h30
